En Suisse, le climat reste un souci, mais plus une priorité
Le changement climatique fait partie des principales préoccupations de la population helvétique. Mais la majorité des citoyennes et citoyens ne veulent pas investir davantage dans la transition écologique, comme le montre le rejet de l'initiative pour un fonds climat.
Le verdict des urnes est limpide: le peuple suisse ne veut pas d’une hausse des financements publics en faveur du climat. Du moins pas sous la forme souhaitée par la gauche et les Vert-e-s. Dimanche, plus de 70% des votantes et des votants ont rejeté l’initiative qui demandait d’investir chaque année jusqu’à 1% du produit intérieur brut en faveur de mesures de protection du climat et de la nature (initiative pour un fonds climat).
Dans le contexte actuel, il est difficile d’obtenir un consensus autour d’une proposition qui suppose des coûts et dont personne ne sait comment les financer, analyse Cloé Jans, politologue à l’institut gfs.bern. «Les gens sont aujourd’hui plus prudents», précise-t-elle à Swissinfo.
«Beaucoup de gens craignaient de devoir payer de leur poche, par le biais d’une hausse de la TVA par exemple.»
Cloé Jans, politologue
En Suisse, le débat fait rage à la fois sur le financement de la treizième rente AVS approuvée en votation en 2024 et sur l’augmentation des dépenses militaires. L’initiative pour un fonds climat était la troisième proposition dont les sources de financement n’étaient pas clairement définies, relève Cloé Jans. «Beaucoup de gens craignaient de devoir payer de leur poche, par le biais d’une hausse de la TVA par exemple.»
Professeure de sciences politiques à l’Université de Lucerne, Lena Maria Schaffner confirme que la population est moins encline à accepter toute idée impliquant des coûts supplémentaires ou des changements dans son mode de vie. «On le voit dans les sondages internationauxLien externe, 89% des personnes interrogées estiment que les gouvernements doivent faire plus pour lutter contre le changement climatique, mais quand les mesures touchent la sphère individuelle, elles sont beaucoup plus hésitantes», précise-t-elle pour Swissinfo.
Cela dit, les spécificités de l’initiative et les aspects financiers ne sont pas seuls à avoir joué dans les urnes. Certaines questions sont actuellement vues comme plus importantes que le climat. C’est le cas de la situation économique, de la hausse du coût de la vie et de la sécurité, note Cloé Jans. «Le climat n’est pas la principale priorité.»
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«Il est plus acceptable aujourd’hui de reléguer le climat au second plan»
Le climat reste très présent dans la perception du public, souligne Cloé Jans. Selon le Baromètre des préoccupationsLien externe publié fin 2025, la protection de l’environnement et le changement climatique figurent en deuxième place des tracas de la population suisse. Seuls les coûts de la santé et la hausse des primes maladie les devancent.
Le climat est une des principales préoccupations, mais les priorités sont ailleurs actuellement, insiste la politologue. «Nous nous trouvons dans un contexte de crise, au niveau économique comme géopolitique, avec les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient.»
Nous vivons dans «un monde différent» de celui d’il y a quelques années, poursuit Cloé Jans. On le voit dans d’autres pays aussi. Aux États-Unis par exemple, où l’administration Trump a démantelé la politique climatique de son prédécesseur et sorti son pays de l’Accord de Paris sur le climat.
Pour l’heure, rien n’indique que le revirement états-unien en matière climatique ait influencé le comportement électoral des Suisses, indique Cloé Jans. «Mais le fait est qu’il est plus acceptable aujourd’hui de reléguer le climat au second plan.»
Moins d’articles et de sous pour le climat
Le désintérêt pour la question climatique s’est manifesté avant même le vote de dimanche. Dans le débat public, l’initiative pour le fonds climat a tenu une place marginale, largement occultée par la proposition de réduire la redevance radio-tv (initiative SSR) et la réforme de l’imposition individuelle.
L’analyse de la couverture médiatique consacrée aux objets de votation le confirme. L’initiative SSR a fait l’objet de 416 articles et reportages télévisés, contre 229 pour l’imposition individuelle et 124 pour l’initiative pour un fonds climat, selon le monitorageLien externe réalisé du 15 décembre 2025 au 15 février 2026 par le Centre de recherche Sphère publique et Société (Fög) de l’Université de Zurich.
Les fonds investis dans les campagnesLien externe en vue du scrutin vont dans le même sens d’une perte de popularité du changement climatique au regard de questions perçues comme plus concrètes et gages d’effets immédiats sur le portefeuille. Les campagnes pour et contre l’initiative climatique ont mobilisé quelque 2,3 millions de francs. C’est moins de la moitié des fonds engagés autour de l’initiative SSR (environ 5,9 millions).
Pour Cloé Jans, «le climat ne séduit plus comme en 2019 [année où une forte mobilisation populaire avait contribué au succès du Parti écologiste lors des élections fédérales]». Le climat, selon elle, s’est imposé dans l’agenda politique du fait d’une forte pression de l’opinion publique et de la société civile. «En l’état, cette pression n’existe plus.»
Beaucoup de gens ont l’impression qu’on en a déjà fait assez pour la protection du climat et que les instruments de la politique climatique helvétique sont suffisants, note sur les canaux de SRFLien externe le politologue de gfs.bern Lukas Golder.
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Le changement climatique, un concept trop abstrait
Cloé Jans relève un autre aspect. Si les gens sont conscients qu’il faut agir maintenant, le changement climatique – et ses conséquences – demeurent des concepts trop abstraits. «On est au fait des inondations et des vagues de chaleur plus intenses, mais les conséquences plus graves ne se manifesteront que dans une vingtaine d’années.»
Députée verte au Parlement helvétique, Delphine Klopfenstein Broggini constate la difficulté de convaincre sur les questions climatiques, sachant qu’elles s’inscrivent dans le temps long. «Dans la société du ‘tout, tout de suite’, la population peine à comprendre que si on n’agit pas maintenant face à la crise climatique, les conséquences seront plus graves ensuite», indique-t-elle à 24 HeuresLien externe.
Dans le même quotidien, la vice-présidente des Verts libéraux Céline Weber affirme qu’il est faux de penser qu’investir plus d’argent suffirait à résoudre la crise. «Nous devons montrer à la population que la lutte contre le réchauffement climatique est aussi une opportunité pour la Suisse de miser sur son indépendance énergétique et de créer des emplois.»
Une opinion partagée par la professeure Lena Maria Schaffer: «Le climat, et en particulier la transition énergétique, n’est plus un sujet isolé supposant un positionnement pour ou contre.» Ses implications concernent de nombreux domaines de la vie quotidienne et interagissent avec les grands bouleversements de la géopolitique mondiale.
Avec la guerre au Moyen-Orient, constate Lena Maria Schaffer, la préoccupation autour de la hausse des prix de l’énergie grandit. Des questions comme la dépendance au pétrole et aux régimes autocratiques reviennent au centre du débat. «Tout ceci pourrait relancer la question climatique», souligne-t-elle.
Les conflits qui ont relégué la crise climatique au second plan sont-ils susceptibles de la ramener sous les projecteurs? On le verra très bientôt avec les débats au Parlement portant sur les initiatives en faveur de la construction de nouvelles centrales nucléaires et pour le développement de l’énergie solaire en Suisse.
Texte relu et vérifié par Samuel Jaberg, traduit de l’italien par Pierre-François Besson/dbu
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