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La tragédie de Crans-Montana pousse la Suisse aux limites de son système

Crans-Montana
L'incendie de Crans-Montana a un retentissement bien au-delà du Valais. Des plaques arborant les drapeaux de la Suisse, de la Roumanie, de l'Italie, du Portugal, de la Belgique, de la France et de la Turquie ont été déposées avec des fleurs et des bougies en hommage aux victimes du sinistre. Keystone / Cyril Zingaro

L’incendie meurtrier de Crans-Montana a suscité à l’étranger interrogations et critiques: comment une telle tragédie a-t-elle pu se produire dans une Suisse perçue comme «le pays des règles»? Analyse et tentative d’explication.

Quelques jours après l’incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana, une certitude s’impose: le drame était évitable. Si les normes de sécurité existantes avaient simplement été appliquées, le bilan – 40 victimes, dont 20 mineures, et 116 blessés – aurait probablement été beaucoup moins lourd. Le sinistre n’aurait peut-être même pas eu lieu.

Cela n’a pas échappé au reste du monde. Chez nos voisins, l’émotion est grande, mais l’incompréhension et parfois la colère commencent aussi à poindre. «Peut-être est-il temps que le pays de la prétendue perfection baisse les yeux, non par honte, mais pour affronter la réalité», lit-on ainsi dans la presse italienneLien externe.

La petite Suisse est désormais sommée de se montrer à la hauteur d’un événement qui bouleverse son fonctionnement traditionnel et qui, peut-être, la dépasse.

Un fonctionnement de village, une responsabilité de nation

Après le drame, les autorités de Crans-Montana ont d’abord réagi comme un village. Il est vrai que la population permanente de la commune est de moins de 11’000 personnes. Mais en hiver, elle peut monter jusqu’à 40’000. Le village devient alors une ville internationale. Avec une telle croissance, la responsabilité augmente inévitablement: Crans-Montana est à la fois petite et grande.

Presque une allégorie de la Suisse, elle aussi nain géographique mais géant économique. Quand la situation se complique, elle a tendance à se faire discrète. Lorsque c’est nécessaire, elle se redresse. Aujourd’hui, le monde observe comment le pays gère l’une des pires catastrophes de son histoire: se réfugiera-t-il derrière les méandres de son système fédéral? Ou fera-t-il preuve de grandeur en offrant transparence, soutien et indemnisations?

Le risque d’atteinte à l’image du pays est considérable. Lors d’une visite à l’hôpital du Valais, la conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider l’a bien dit: «Ce drame à Crans-Montana aura des répercussions bien au-delà du canton du Valais — dans toute la Suisse et à l’étranger.»

La tristesse et le choc

Dans les premiers jours suivant le drame, une chape de tristesse a recouvert le pays. Ce n’est que progressivement que s’est imposé en Suisse le sentiment qui dominait à l’étranger depuis le début: le choc. L’effroi et la consternation de constater qu’un tel piège mortel ait pu exister dans l’univers pourtant strictement réglementé des chalets suisses.

La tristesse et le choc sont deux émotions très différentes. La tristesse est silencieuse et pesante; elle pousse à chercher le réconfort et la proximité dans le deuil. C’est ainsi que la Suisse a réagi.

Le choc, lui, est bruyant, impatient; il exige des réponses claires et la désignation de responsables. C’est ainsi qu’a réagi le reste du monde, et c’est ce qu’attendent les proches des victimes, originaires de plusieurs pays.

L’Italie, par la voix de son ambassadeur en Suisse, Gian Lorenzo Cornado, et la France, qui a ouvert une «enquête miroir», ont déjà clairement indiqué qu’elles suivraient de près les investigations jusqu’à ce que la vérité éclate et que justice soit rendue.

Des autorités locales sous pression

Les raisons de cette méfiance ne manquent pas. Loin d’apaiser ou d’éclairer, la conférence de presse donnée par la commune une semaine après la tragédie a ajouté à l’irritation. Des réponses peu convaincantes et une accumulation de manquements flagrants ont été mis au jour.

Par la suite sévèrement critiqué, le président de la commune de Crans-Montana, Nicolas Féraud, y a admis que le bar incendié n’avait pas été contrôlé pendant des années. Lorsqu’un journaliste italien lui a demandé si la commune souhaitait présenter des excuses, il a eu cette réponse: «Nous avons dit plusieurs fois notre tristesse.» La tristesse pour étouffer le choc.

Alors que le malaise s’étend au sujet de la conduite de l’enquêteLien externe, la procureure générale du canton Béatrice Pilloud est elle aussi sous pression. On lui reproche notamment d’exclure les avocats des victimes des auditions. «Cette restriction a été imposée afin d’éviter des fuites dans les médias», justifie-t-elle.

«Choquant, rétorque Me Romain Jordan, avocat de plusieurs familles. Le respect dû aux victimes (…) doit aussi être acté dans la procédure, où il faut leur laisser au moins la place que leur accorde la loi.»

Vivre et laisser vivre

«On règle ça entre nous, à notre manière»: c’est l’attitude que la Suisse prête au Valais. Le canton s’est souvent présenté comme une «république alpine libre», sorte de Far West sympathique de la Confédération.

Si le Valais a connu une modernisation fulgurante au cours des dernières décennies – le canton s’est mué en multiples pôles de savoir-faire, de la biotechnologie à l’énergie en passant par la santé numérique – son histoire récente est jalonnée de scandales viticoles, de braconnage, d’atteintes à l’environnement et de grandes débâclesLien externe financières. Cette semaine, Swissinfo a appris que, dans certains hôtels valaisans, les contrôles incendie n’avaient pas été effectués pendant des décennies.

Cela tient aussi en partie à la culture et à la géographie du Valais. Dans ce canton encore profondément catholique, l’individu répond en dernier ressort devant Dieu et laisse son prochain agir à sa guise. Le laisser-faire est également favorisé par le bilinguisme et la multiplicité des vallées: pour vivre tranquille, il faut aussi laisser vivre les autres.

Le fédéralisme renforce cette logique. La Confédération fixe les lignes directrices, les cantons les appliquent. Mais contrairement à d’autres, le Valais délègue les questions de sécurité aux communes, où prévaut le système de milice — ce principe typiquement helvétique selon lequel les tâches publiques ne sont pas forcément assumées par des professionnels, mais par des citoyens bénévoles, parallèlement à leur activité principale.

La Suisse se targue volontiers de ce système, qui fait figure d’exception à l’échelle mondiale, mais qui ne fonctionne que grâce à la confiance et la responsabilité individuelle.

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Les limites de l’exception helvétique?

«Par temps calme, notre système fonctionne bien: fédéralisme, milice, proximité, analyse le quotidien BlickLien externe. Mais en cas de crise, ses faiblesses apparaissent au grand jour: quand la compétence est partagée, plus personne ne se sent responsable.»

Une des questions qui fâchent a été posée lors de la conférence de presse de la commune de Crans-Montana: «On parle toujours du système de milice suisse, mais un président de commune est-il formé pour exiger des contrôles aussi minutieux et essentiels?» L’intéressé a répondu que la commune «savait s’entourer» de personnes qui, elles, savent ce qu’il faut faire.

Reste que les contrôles sont particulièrement difficiles au niveau communal: le système de milice est non seulement en renouvellement constant, mais il est aussi dirigé par des amateurs. «Il n’existe pas de standards en matière de protection incendie, a ainsi affirmé un hôtelier valaisan. Quelqu’un arrive en fonction et prend les contrôles au sérieux ; quatre ans plus tard, il est remplacé.»

La question des moyens se pose également de manière aigüe. Des contradictions sont apparues lors de la prise de parole des autorités locales: tout en niant que la commune soit «débordée», le président de Crans-Montana a fait valoir que la charge de travail était «immense» et le rythme «très soutenu» pour l’équipe de cinq personnes chargées des contrôles anti-feu.

Au sein du service de pompiers du Valais – constitué de volontaires – les langues se délient aussi désormais concernant le manque de moyens humainsLien externe. Ils l’affirment: si le sinistre s’était déclaré par une nuit ordinaire et non celle de la Saint-Sylvestre (quand le personnel est mobilisé d’office en caserne), les conséquences auraient pu être pires encore.

Une réponse d’urgence efficace et solidaire

À l’étranger, de nombreuses voix se sont par ailleurs étonnées que les premiers secours soient confiés à des non professionnels – concluant à un inévitable amateurisme ou, à tout le moins, à une impréparation aux situations d’urgence.

Parmi les premières personnes intervenues lors de la catastrophe, l’appréciation est toutefois différente. L’efficacité, la solidarité et l’engagement citoyen ont été largement salués, notamment par Stéphane Ganzer, chef du département de la sécurité, des institutions et du sport. «C’est la magie de notre système: nous faisons cohabiter des professionnels et des miliciens, et c’est un système qui a fait ses preuves», déclarait-il au lendemain du drame sur une radio localeLien externe.

«La chaîne de sauvetage a été absolument admirable», a quant à lui tenu à souligner un anesthésiste de l’hôpital de Genève, présent par hasard à Crans-Montana la nuit de l’incendie, à la RTSLien externe. «Je n’ai personnellement pas vu de dysfonctionnements, mais énormément d’entraide.»

Ainsi, lors de la prise en charge initiale, la Suisse s’est montrée fidèle à son image: organisée, fiable et solidaire.

Des failles de solidarité structurelles

Mais cette solidarité, indiscutable à l’échelon individuel, montre aujourd’hui aussi des fissures structurelles. En Suisse, la solidarité est hiérarchisée: le grand aide le petit. Si un citoyen ne peut assumer un dommage, la commune intervient; si celle-ci est dépassée, le canton prend le relais; et si le canton est à bout, la Confédération intervient. C’est ce qui s’est produit lors de l’éboulement de Blatten.

Les assurances cantonales fonctionnent elles aussi sur ce principe de solidarité: tout le monde cotise, tout le monde prend part à la prévention. Et si un sinistre survient malgré tout, la force de la collectivité se manifeste. Or le Valais est l’un des rares cantons à ne disposer ni d’assurance immobilière cantonale ni d’obligation d’assurance. À Blatten, certains propriétaires n’étaient d’ailleurs pas assurés.

La gauche valaisanne tente depuis des années de changer cet état de fait. Elle prône l’instauration d’une assurance immobilière cantonale, qui disposerait de tous les leviers nécessaires pour faire appliquer les règles: moyens financiers, indépendance, intérêt réel et expertise professionnelle en matière de prévention incendie. Le parlement cantonal a sèchement rejeté ce modèle à chaque tentative.

Le canton du Valais bénéficie largement de la péréquation financière fédérale (826 millions de francs en 2026Lien externe) et des aides pour prévenir les dangers naturels, financées par les cantons plus forts économiquement. Peu d’autres cantons sont autant exposés aux dangers naturels. D’où l’agacement à Zurich ou à Bâle lorsque le Valais donne l’impression de se désintéresser précisément des règles les plus élémentaires de la sécurité de la communauté.

Reste que ce vendredi, ni la commune de Crans-Montana ni le canton du Valais ne seront seuls dans le deuil. C’est bien toute la Suisse, en tant que nation, qui s’unira dans la commémoration de l’une des pires tragédies de son histoire.

Texte relu et vérifié par Samuel Jaberg

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