Jockeys de métal pour dromadaires de course
La saison des courses qui va s'ouvrir au Qatar sera la première de l'âge des robots. Exit les enfants, place aux jockeys cybernétiques «made in Switzerland».
Le petit Emirat du Golfe a interdit cette forme moderne d’esclavage. Les autres pays de la région devraient suivre. Pour le plus grand bénéfice de la firme yverdonnoise qui a inventé le robot jockey.
A première vue, il a l’air presque humain. Avec sa tête coiffée d’un casque rouge, un bras qui tient les rênes et un autre qui manie la baguette, l’illusion est frappante. A un détail près: il n’a pas de jambes. Mais à quoi lui servirait-elles, solidement rivé qu’il est sur sa selle?
Baptisé K-Mel, cette petite merveille de technologie est «le premier robot humanoïde capable de remplacer un humain et d’interagir avec un animal», comme l’annonce fièrement le site internet de K-Team, l’entreprise d’Yverdon-les-Bains qui lui a donné naissance.
L’histoire commence au début 2004, lorsque le Qatar, haut lieu des courses de dromadaires, décide d’interdire les enfants jockeys. «Ils nous ont contacté parce que nous sommes leaders mondiaux de la robotique mobile pour l’éducation et la recherche», explique Alexandre Colot, directeur de la branche «projets et services» chez K-Team.
La petite entreprise (30 personnes, pour une production de 400 pièces par an) met aussitôt le turbo. En huit mois, huit ingénieurs, deux biologistes et un designer imaginent, dessinent et fabriquent le robot, qui fait sa première sortie officielle en avril 2005.
En juillet, K-Mel s’aligne en course et termine à 10 secondes du vainqueur. Sachant que les animaux ont parcouru cinq kilomètres, à une vitesse proche de 50 km/h (soit quelque six minutes de course), on peut dire que les débuts sont prometteurs.
Autonome et intelligent
«Ce n’est pas un automate, c’est un robot autonome», insiste Alexandre Colot. En effet, le «pilote» muni de sa télécommande qui accompagne la course en 4×4 ne peut pas lui faire faire n’importe quoi.
L’homme ordonne les mouvements et le robot les exécute à sa guise, de manière intelligente. Pour cela, il tient compte de sa vitesse, des paramètres que lui fournit son système de positionnement GPS et du rythme cardiaque de sa monture.
«Il a quatre degrés de liberté, précise Alexandre Colot. Un sur le bras gauche, pour tirer ou relâcher les rênes et trois sur le bras droit, pour frapper avec sa baguette ou la faire tournoyer, produisant un petit sifflement qui fait accélérer le dromadaire».
Fiable, logique, infatigable, léger (26 kilos) K-Mel est également d’une solidité à toute épreuve grâce à sa structure en tubes d’aluminium. Et bien sûr, il est conçu pour résister à la fournaise des déserts d’Arabie.
Dès le 4 octobre, jour du début de la saison au Qatar, il sera le seul jockey admis sur les champs de courses. Les chameaux, à qui on a eu soin de passer le robot sous le nez, ont l’air de l’avoir adopté. Quant aux hommes, ils devront s’y faire.
«Les réactions sont plutôt bonnes, note Alexandre Colot. On a beaucoup travaillé au développement des robots avec les gens sur place, afin de ne pas leur imposer la chose. On y est déjà allés trois fois, on y retourne deux fois, pour former les utilisateurs et les techniciens. En fait, les résistances viennent surtout des enfants, qui ont l’impression qu’on vient leur piquer leur boulot».
Esclavage moderne
Mais quel boulot ! Depuis des années, les organisations de défense des droits de l’homme et l’UNICEF (Fonds de Nations Unies pour l’enfance) dénoncent la pratique des enfants jockeys comme une forme moderne d’esclavage.
Originaires d’Inde, du Pakistan, du Bangladesh, du Soudan ou de Mauritanie, ces malheureux sont vendus par leurs familles, voire kidnappés, parfois dès l’âge de trois ans.
Sur place, ils reçoivent juste assez à manger pour survivre, mais pas assez pour se développer normalement. C’est qu’ils ne doivent pas prendre de poids. Et malheur à ceux qui voudraient tromper leur faim avec la nourriture qu’ils servent aux chameaux. Ils seraient battus.
En course, les plus légers sont attachés à leur selle avec de la bande velcro. Ce qui n’empêche pas les chutes, souvent graves, parfois mortelles.
Si l’Emir du Qatar a été le premier à s’émouvoir de ces pratiques et à les bannir, les autres pays de la région devraient finir par suivre. D’autant que l’exploitation des enfants comme jockeys de dromadaires est désormais interdite par plusieurs conventions de l’ONU et de l’Organisation Internationale du Travail.
Pas de quoi triompher
Le Sultanat d’Oman, le Koweït et les Emirats Arabes Unis ont tous modifié leur législation ou s’apprêtent à le faire. Si la nouvelle ne peut que réjouir K-Team d’un point de vue commercial, d’un point de vue humanitaire, l’entreprise se garde de tout triomphalisme.
«Nos robots vont aider à résoudre un problème localement, mais cela n’empêchera pas des familles de vendre leurs enfants, souligne Alexandre Colot. Bien sûr, ils ne se retrouveront plus sur le dos des dromadaires, mais s’ils ne sont plus ici, ils seront ailleurs, il ne faut pas se leurrer».
D’autant qu’à part les quelques cas de dénouements heureux signalés par les ONG, personne ne sait ce qu’il advient d’un enfant jockey une fois terminée sa brève carrière sur les champs de courses.
«Nous avons soumis un dossier à la Fondation Rolex Awards, afin qu’elle donne 100’000 francs pour un projet de reconversion de ces enfants au Qatar même, explique Alexandre Colot. Nous mêmes n’avons malheureusement pas les moyens nécessaires».
swissinfo, Marc-André Miserez
Les enfants jockeys seraient quelque 40’000 dans les pays du Golfe, venus du sous-continent indien ou d’Afrique.
Ces petits de trois à dix ans, vendus par leurs familles ou kidnappés, mal nourris, maltraités, exposés aux risques d’un «sport» qui peut leur coûter la santé ou la vie font partie de la cohorte des enfants esclaves des temps modernes.
Les courses de dromadaires sont très prisées dans la région. On y investit et on y gagne gros. Une bonne bête de course peut coûter jusqu’à 700’000 francs suisses, un enfant jockey se paye 15’000 francs aux intermédiaires, qui en reversent 1500 à la famille.
Le Qatar, Oman, le Koweït et les Emirats ont déjà interdit ces pratiques ou s’apprêtent à le faire. Et à adopter comme alternative K-Mel, le robot jockey de K-Team.
L’entreprise va livrer le mois prochain150 robots (6200 francs pièce) au Qatar, qui a déjà acheté le brevet de K-Mel.
Pour la suite, il est prévu de construire sur place une usine de montage, gérée par une coentreprise Suisse-Qatar.
– Samedi 10 septembre a lieu au Chalet-à-Gobet, au-dessus de Lausanne, la première course de dromadaires jamais organisée en Suisse. Les animaux viennent d’Allemagne, où existe déjà un circuit.
– Une fédération européenne est en train de se constituer et des courses devraient avoir régulièrement lieu sur sol helvétique dès 2007.
– Un K-Mel y sera aligné, face à des jockeys humains (mais adultes). Pour K-Team, c’est une occasion d’attirer l’attention sur son robot et de montrer qu’il existe une alternative aux enfants jockeys.
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