Quand l’ancien truand se raconte, le livre s’arrache
Domenico Silano, le chauffeur du «casse du siècle» à la Fraumünsterpost de Zurich en 1997, s'est racheté, en purgeant sa peine, et a refait sa vie. Il se raconte dans un livre qui est un best-seller en Suisse alémanique et en Allemagne.
«Rocco et ses frères». Les Corleone du «Parrain». Quand Domenico Silano entre dans la petite cuisine de son éditeur à Zurich, pour l’interview, un défilé d’acteurs ayant interprété des gangsters plus souvent qu’à leur tour remplit l’atmosphère.
Les cheveux gominés, le visage plus doux que dur, l’allure impeccable avec chemise et gilet, et d’énormes mains qui racontent la terre sèche du sud: l’homme le plus recherché par la police zurichoise entre le 1er septembre 1997 et le 4 décembre 1998 est un film à lui tout seul.
Comme Rocco (Alain Delon) et ses frères dans le film de Visconti, les Silano viennent de la région italienne de Basilicate. Plus exactement de Venosa, où vécut le poète Horace, dont un vers ouvre le livre de Domenico: «Le souci accompagne la fortune grandissante»…
Le livre écrit avec le journaliste Patrick Maillard l’a aidé à se défaire de cet encombrant passé, dit l’ancien «truand». Il l’a écrit pour son fils, Emanuele, 5 ans, à qui il veut montrer qu’il faut éviter les mauvaises fréquentations.
Rencontre, le temps d’une cigarette que le gentleman ex-cambrioleur tournera dans ses mains sans l’allumer, pour ne pas déranger, pendant plus d’une heure.
swissinfo.ch: Vous êtes retourné vivre en Italie. Votre terre natale vous manquait?
Domenico Silano: J’y suis surtout retourné parce que la Suisse ne voulait pas me donner de permis, alors que j’avais payé mon dû à la société. Une fausse accusation du Tages-Anzeiger en octobre 2008 a été la goutte qui a fait déborder le vase et je suis parti. Mais Zurich et Genève sont, avec Rome, les plus belles villes du monde…
J’ai aussi de bons souvenirs en Italie. Nous vivions une vie normale, allions une fois par année à la mer avec les cousins et cousines, fêtions les mariages, etc. Enfant, j’ai vécu un temps dans la ferme de mes grands-parents car j’ai été séparé de mes parents entre 13 ans et 18 ans, des années où on forme sa personnalité. On ne devrait pas souffrir durant ces années-là.
swissinfo.ch: comment avez-vous traversé les années de prison?
D.S.: La Suisse est un pays civilisé et beaucoup de choses fonctionnent parfaitement. A la prison militaire de Miami, où j’ai passé deux mois après mon arrestation, on n’avait même pas le droit de commencer à se disputer…
Mais le mélange des criminels est problématique. En prison, il y a plus de risques qu’un voleur devienne un assassin que de probabilités qu’un assassin se transforme en voleur…
swissinfo: Aujourd’hui, vous êtes célébré pour votre livre. Finalement, vous êtes un «bon» ou un «méchant»?
D.S.: Si personne ne me prouve que je suis méchant… Sérieusement, je n’ai touché personne. C’est Dieu qui donne la vie et c’est lui qui doit l’enlever. Je suis résolument opposé à l’usage de la violence.
swissinfo.ch: Des personnes innocentes ont quand même eu une arme pointée sur elle, arme qu’elles croyaient vraie, lors du hold-up…
D.S.: Je le regrette énormément. Mais je me demande comment on peut faire moins que ça dans un hold-up…
swissinfo.ch: Dans le film «Heat» de Michael Mann, vous vous sentez plus proche de Robert de Niro ou d’Al Pacino – deux acteurs que vous aimez beaucoup par ailleurs?
D.S.: J’ai beaucoup réfléchi à ce film. La devise de Robert de Niro, qui est le truand, est de ne pas s’attacher aux gens et aux choses qu’on ne serait pas prêt à abandonner en 30 secondes. Mais il tombe amoureux et veut refaire sa vie.
J’ai vu le film en vidéo, quand j’étais en cavale. Il m’a inspiré deux, trois choses… Mais surtout, je voyais le nombre de morts et de fusillades, pour quelques millions de dollars, et je me disais qu’on avait réussi à voler 53 millions de francs sans un seul coup de feu!
swissinfo.ch: Le livre, et surtout son succès, suscitent des critiques. Certaines personnes disent qu’il est indécent que vous et votre éditeur gagniez de l’argent avec un crime…
D.S.: Heureusement, nous vivons en démocratie et les gens peuvent dire ce qu’ils pensent. J’ai payé pour mon crime. C’est un ami commun qui a proposé que Patrick Maillard rédige. J’avais peur de me sentir mal en revivant les événements [des interviews devant la Fraumünsterpost ont dû être interrompues car D.S. ne pouvait plus parler, ndlr].
Le travail de mémoire a parfois été difficile, mais maintenant je suis soulagé, un peu comme lorsque j’ai été arrêté, car je souffrais de ne plus voir ma famille en cavale. Et le livre est bien écrit. Aujourd’hui, ce qui me guide, c’est de faire quelque chose pour mon fils.
Arian Gigon, Zurich, swissinfo.ch
«Der Jahrhundert-Postraub», Domenico Silano et Patrick Maillard, Salis Verlag, Zurich, ISBN 978-3-905801-26-2
Sortie. Le livre est sorti fin juin en Suisse et quelques semaines plus tard en Allemagne, faisant l’objet de nombreux articles et portraits.
Gains. Reprenant le débat allemand sur les mémoires de Christian Klar, terroriste de la RAF, le Tages-Anzeiger a exigé que les auteurs et leur éditeur versent l’argent gagné grâce au livre à une fondation ou une institution, œuvrant par exemple pour des victimes.
Arme. Pour l’éditeur, «il a été déterminant que Silano n’ait jamais utilisé d’arme à feu et qu’il condamne la violence.» Le porte-parole rappelle aussi que Ronald Biggs, un des auteurs du hold-up du train postal Glasgow-Londres en 1963, passe pour un héros des temps modernes.
Domenico Silano est né en 1973 à Venosa, dans la région de Basilicate, au sud de l’Italie, troisième d’une famille de quatre enfants.
Les parents viennent en Suisse lorsque Domenico a 13 ans. En août 1990, l’adolescent rejoint ses parents à Regensdorf, dans le canton de Zurich. Interrompt un apprentissage d’électrotechnicien. Fréquente de petits malfrats désœuvrés.
Un incident avec coup de feu lui vaut 3 semaines de préventive. Il n’a pas tiré mais se jure de ne plus jamais porter d’arme.
1er septembre 1997: hold-up de la poste «Fraumünsterpost» à Zurich. 53 millions disparaissent. Domenico est le chauffeur de la bande.
Contrairement à ses complices, arrêtés très vite, Domenico Silano reste discret. Il parvient à s’enfuir à Miami, où il travaille et apprend l’anglais.
Repéré par des téléphones avec son amie en Suisse, il est arrêté le 4 décembre 1998. Au procès, il s’excuse, en larmes. Ecope de 4 ans et 9 mois de prison. Libéré pour bonne conduite le 3 août 2002 après 3 ans et 8 mois.
Divorcé, père d’un fils de cinq ans, Domenico Silano, polyglotte, vit et travaille dans le nord de l’Italie. Luigi, à qui il avait confié sa part du butin, reste introuvable, mais Domenico Silano ne le cherche plus.
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.