Radiographie d’un accord
Trois ans après l'accord passé avec les grandes banques suisses, les victimes de l'Holocauste, propriétaires de fonds en déshérence, sont enfin indemnisées (entre 500 et 2500 dollars par personne). Le directeur du Congrès Juif Mondial et l'ancien secrétaire au Trésor américain, eux, s'expliquent.
Stuart Eizenstat, l’homme qui, au sein de l’administration Clinton, fut chargé des réparations suisses défend son rôle dans une lettre au magazine «Commentary», la publication du Comité Juif-Americain.
Tout en reconnaissant qu’il y a eu «des éléments malheureux» dans les affaires contre la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche, Stuart Eizenstat affirme avoir «essayé de modérer les tensions publiques en rejetant avec force l’idée de sanctions contre ces pays».
Par ailleurs, répondant au tollé soulevé par les millions de dollars attribués aux avocats représentant les victimes de l’Holocauste, Stuart Eizenstat estime avoir «réussi à limiter leurs honoraires à une minuscule fraction du pourcentage normalement accordé dans le cadre d’une plainte en nom collectif».
Le Congrès Juif Mondial ne reçoit pas d’argent
Pour sa part, déclare à swissinfo Elan Steinberg, directeur du Congrès Juif Mondial (CJM), «l’organisation ne reçoit pas un centime. Nous sommes une organisation politique et ce sont les mouvements caritatifs qui distribuent l’argent aux survivants.»
De plus, il affirme que l’affaire de l’accord global «a coûté une énorme somme d’argent au CJM». En revanche, le directeur indique ne pas connaître le chiffre exact des frais engagés par son organisation. Cependant, il l’évalue à plusieurs millions de dollars.
Qualifiant de «honteux» le montant des honoraires des avocats dans cette affaire, le directeur du CJM souligne que «dans le dossier suisse, les avocats n’ont pas joué un grand rôle». Et d’ajouter: «s’il fallait payer des personnes, ce seraient Bill Clinton, Alan Hevesi, et Alfonse d’Amato!», en évoquant l’ancien président américain, le comptable de l’Etat de New York et un ancien sénateur. Et M. Steinberg d’expliquer que «l’accord avec les banques suisses est le fruit de négociations diplomatiques et politiques».
Au passage, Elan Steinberg rejette les accusations d’extorsion formulées contre le CJM. «Si nous avions été engagés dans une opération d’extorsion, nous n’aurions pas réussi», dit-il. «La Suisse n’a peut-être pas l’habitude des campagnes de relations publiques et des actions en nom collectif, mais nous vivons tous dans un village global. Si vous n’aimez pas mon style, tant pis, je ne vais pas m’excuser!», lance M. Steinberg qui se définit comme un produit des années 60 et d’un mouvement qui a mis fin à la guerre du Vietnam et à la discrimination raciale aux Etats-Unis.
Pas d’impact négatif sur l’Etat d’Israël
Contrairement à ses détracteurs, le CJM ne croit pas que l’affaire ait eu un impact négatif sur Israël en braquant ses alliés traditionnels en Europe, à commencer par la Suisse et l’Allemagne. «Je pense que l’analyse contraire se fonde sur une conception cynique de la politique», remarque Elan Steinberg.
De même, l’organisation ne constate pas de regain d’antisémitisme en Suisse, même si son directeur s’inquiète du récent mystérieux assassinat du rabbin Greenbaum à Zurich. «L’affaire n’a pas ravivé l’antisémitisme parce que ce sont les antisémites qui créent l’antisémitisme, et non pas les Juifs», conclut Elan Steinberg.
De son côté, Michael Bradfield, le responsable principal de la procédure (Special Master) au Tribunal de Résolution des Prétentions (Claims Resolution Tribunal), gère l’attribution des avoirs en déshérence. Il défend le rôle du juge Ed Korman dans l’affaire. «Le juge avait deux parties opposées dans un procès face à lui, et il a fait ce que tous les magistrats font: il les a encouragées à passer un accord à l’amiable», explique-t-il.
«Les parties ne voulaient pas attendre la publication du rapport de la commission Volcker et faisaient pression sur Eizenstat et Korman, mais le juge n’a pas marché: il a envoyé le dossier en touche de façon à protéger le processus en cours à la commission», se souvient Michael Bradfield, par ailleurs proche de Paul Volcker, le président de la commission qui a publié un rapport sur les avoirs en déséherence.
Les banques suisses ont trop payé
Au bout du compte, les acteurs américains de l’affaire mettent l’accent sur la portée historique d’un processus qui a permis le réexamen de tout un pan de l’Histoire. «Il s’est surtout agi de restitution morale et la Suisse en est sortie grandie», estime Elan Steinberg. Par ailleurs, «le processus était extrêmement utile parce qu’il a engagé la Suisse et le reste du monde à regarder de plus près ce qui s’est passé ou non», ajoute Michael Bradfield.
Réagissant aux propos tenus à swissinfo par l’historien Raul Hilberg selon lequel «les banques suisses ont trop payé», Michael Bradfield indique que «puisqu’il y a eu un accord négocié, nous n’avons jamais eu à faire les choses avec précision pour parvenir à une estimation complète des avoirs».
Par ailleurs, ce responsable du Tribunal de Résolution des Prétentions laisse entendre que l’estimation en question risque de rester encore longtemps une énigme. «Le montant versé par les banques suisses n’est pas à la mesure des avoirs déposés pendant la guerre. Il faudra attendre la fin du traitement des prétentions pour se prononcer sur ce point. Et de conclure: «soixante ans après les faits, cela sera difficile»
A noter que ce dossier provoque encore les passions. Pour preuve, les demandes répétées d’interview de swissinfo auprès de Burt Neuborne, l’avocat principal des plaignants à New York, ainsi qu’auprès du Centre Simon Wiesenthal à Los Angeles. Elles sont restées sans réponse.
Marie-Christine Bonzom, Washington
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