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En inscrivant l’argent liquide dans la Constitution, la Suisse attire l’attention à l’international

pièces de cinq centimes
Avec l’inscription de la préservation de l’argent liquide dans la Constitution, l’avenir des pièces de monnaie suisse est assuré. Rolf Neeser / Keystone

Partout dans le monde, beaucoup s’inquiètent de voir disparaître les paiements en espèces. Pour un défenseur sud-africain du cash, le vote suisse envoie un signal fort. Cette analyse propose également un éclairage sociologique sur les raisons pour lesquelles l’argent liquide nourrit autant de théories du complot.

Avec le vote de ce dimanche, la Suisse inscrit la préservation de l’argent liquide dans sa Constitution. Dans les informations officielles, il était précisé qu’une acceptation n’entraînerait aucun changement dans la vie quotidienne – ni nouvelles tâches ni nouveaux coûts.

Il n’en demeure pas moins que, du moins sur le plan symbolique, beaucoup semblent accorder de la valeur au fait que l’argent liquide soit désormais ancré explicitement dans la Constitution suisse, et non plus seulement dans la loi. Et cela vaut aussi au-delà des frontières helvétiques.

Un «signal important adressé au monde»

L’anthropologue et activiste sud-africain Brett Scott déclarait à Swissinfo, avant le vote de ce dimanche, qu’il s’agirait d’un «signal important adressé au monde» si la Suisse inscrivait la protection du cash dans sa Constitution. Brett Scott rappelle que les banques promeuvent les paiements numériques depuis des décennies – d’où, selon lui, l’importance qu’un pays affirme clairement sa volonté de préserver l’argent liquide.

Brett Scott, qui défend le maintien de l’argent physique dans ses ouvrages, connaît bien les multiples raisons pour lesquelles les gens tiennent au cash. «Certaines sont propres aux paiements en espèces – d’autres relèvent plus largement de la société numérique», explique-t-il.

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Les personnes âgées, ou par exemple celles qui ont une déficience visuelle, dépendent des paiements en espèces. Celles qui disposent de peu de moyens utilisent volontiers le cash, car il permet de tenir plus facilement un budget strict. «Et les personnes à bas revenu ont souvent peu de confiance dans le secteur bancaire. Contrairement aux membres de la classe moyenne, qui ont tendance à faire davantage confiance aux institutions», ajoute l’anthropologue. De manière générale, il existe aussi de nombreuses personnes qui entretiennent un «lien nostalgique» avec l’argent liquide.

De multiples raisons de défendre l’argent liquide

À l’échelle de la société, les partisans de l’argent liquide proviennent de milieux très différents. Brett Scott cite par exemple des experts en sécurité nationale, inquiets face à la «grave menace pour la sécurité» que représenterait une situation où la population n’aurait plus accès aux espèces. S’y ajoutent des «milieux libertariens, préoccupés par la surveillance inhérente aux systèmes numériques», des personnes critiques à l’égard des géants technologiques ou de l’industrie financière – ainsi que celles qui souhaitent préserver une vie partiellement déconnectée.

«Beaucoup de personnes apprécient aussi la dimension d’économie informelle, explique-t-il. Nombre d’entre elles souhaitent préserver une sphère informelle. Elles ne veulent pas d’institutions présentes dans chaque aspect de leur vie.» La collecte à l’église ou une partie de poker à la maison seraient étranges sans argent liquide, selon Brett Scott. On n’a pas envie de sortir une carte Visa à l’église.

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Il n’y a guère lieu de s’attendre à ce que la décision prise par les citoyens et citoyennes suisses freine le recul de l’usage des billets et des pièces dans la vie quotidienne.

L’argent liquide comme besoin de contrôle

L’importance que revêt le cash dans la vie de nombreuses personnes est également mise en avant par la sociologue suisse Nadine Frei, qui a consacré sa thèse au rapport quotidien à l’argent. «Dans les entretiens, je suis souvent tombée sur l’idée que seul le cash est du vrai argent: l’argent liquide comme véritable monnaie, par contraste avec une forme d’artificialité attribuée à l’argent électronique.»

La sociologue estime que cela est lié à un besoin de contrôle. «On attribue à l’argent une force de séduction dont il faudrait se protéger et qu’il faudrait maîtriser. Lorsqu’il existe sous une forme tangible, il est perçu comme plus contrôlable.» Beaucoup de personnes ne souhaitent ni s’endetter ni dépenser pour des choses superflues et, selon une représentation très répandue au quotidien, l’argent liquide permettrait de conserver un sentiment de contrôle plus fort, explique-t-elle.

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«L’argent électronique est associé à la fois à une certaine abstraction et à une forme d’immédiateté», observe Nadine Frei. Cette dernière estime que de nombreuses critiques légitimes portent sur la manière dont l’argent numérique exclut certains groupes de la société, mais elle met aussi en garde contre un possible glissement vers une pensée complotiste.

Théories du complot autour du cash

Mais l’argent liquide est aussi entouré de théories du complot. Pendant la pandémie, le défenseur du cash Brett Scott a vu l’une de ses prises de position sur l’argent liquide, diffusée dans une vidéo en ligneLien externe, être intégrée dans une théorie complotiste évoquant de prétendues micropuces dissimulées dans les vaccins.

La sociologue Nadine Frei, qui a mené des recherches en Suisse sur le milieu opposé aux mesures sanitaires durant la pandémie, explique: «Les récits complotistes s’attachent assez facilement à des processus abstraits et invisibles. Cela vaut aussi pour l’abstraction inhérente au système financier.»

Selon elle, la pensée complotiste se caractérise par l’idée que des groupes agissant dans l’ombre dirigeraient les événements. «Cette représentation n’est pas seulement apparue dans les manifestations contre les mesures liées au Covid, mais aussi dans d’autres domaines», souligne-t-elle.

Critiques autour des liens de la campagne sur le cash

Les Suisses se sont prononcés sur deux objets liés à l’argent liquide. L’initiative «Oui à une monnaie suisse libre et indépendante sous forme de pièces ou de billets» était une initiative populaire lancée par des citoyens. Cette proposition n’a pas convaincu la majorité. En revanche, une très large majorité a accepté le contre-projet du Parlement. Celui-ci met l’accent sur le rôle de la Banque nationale suisse dans l’approvisionnement du pays en espèces.

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L’initiative populaire a été lancée par les mêmes milieux que l’initiative «Stop à l’obligation vaccinale», rejetée en 2024 par près de trois quarts des votants. Le journaliste suisse Dennis Bühler a enquêtéLien externe, dans le magazine Republik, sur les liens étroits entre le milieu de l’initiative sur le cash et diverses théories complotistes, notamment autour de la pandémie. Dans le même article, il avançait qu’il était «plus ou moins indifférent», sur le fond, de voter oui ou non.

Interrogé par Swissinfo, il explique ne voir aucun signe «que la politique suisse ou la Banque nationale aient l’intention de supprimer le cash, ni même d’en réduire l’importance». Dennis Bühler ne croit pas davantage qu’une inscription de l’argent liquide dans la Constitution fédérale puisse «apaiser les milieux enclins aux théories conspirationnistes».

Pas de réponse du comité d’initiative

Swissinfo a adressé au comité de l’initiative pour l’argent liquide plusieurs questions concernant leur démarche et leur appréciation de la situation. Celles-ci sont restées sans réponse jusqu’à présent.

Swissinfo lui a également explicitement demandé de réagir aux accusations formulées par Dennis Bühler. Dans Republik, celui‑ci écrivait notamment qu’il ne s’agissait «pas de la première initiative par laquelle ces milieux sèment le doute et la discorde». Avec l’initiative «Stop à l’obligation vaccinale», ils avaient ainsi laissé entendre «qu’il existerait un plan visant à implanter des micropuces sous la peau des gens contre leur volonté».

Ils faisaient d’ailleurs valoir à l’époque que «ni la politique, ni l’industrie pharmaceutique, ni les organisations internationales» ne devraient pouvoir décider «si une micropuce implantable, des nanoparticules, une manipulation génétique, un vaccin ou autre chose pénètrent dans notre corps».

Dans une émission-débatLien externe de la SRF, Richard Koller, représentant de l’initiative sur l’argent liquide, a été directement confronté à l’article critique. Il y a déclaré: «Nous sommes très proches du peuple, très proches des gens.» On ne peut toutefois «pas lire dans la tête des gens» et on ne sait pas «ce que l’avenir» réserve. «Une initiative populaire prend cinq à six ans», a-t-il ajouté. En tant que comité d’initiative, ils n’auraient «aucune influence» sur la manière dont «les gens évoluent» durant cette période.

On ignore si les critiques visant le milieu entourant l’initiative ont eu une influence sur le fait que beaucoup moins de personnes ont voté pour l’initiative que pour le contre‑projet.

La culture du vote en Suisse

Il y a environ cinq ans, la Suisse s’est prononcée pour la première fois sur une partie des mesures liées à la pandémie. Elle a été l’un des seuls pays où les personnes ayant le droit de vote ont pu décider d’un volet des mesures. Au total, les Suisses ont voté trois fois sur la loi Covid. À chaque fois, plus de 60% ont approuvé les mesures.

De manière générale, le sociologue Oliver Nachtwey, qui a également étudié les protestations contre les mesures Covid, estime que «la démocratie suisse contribue à la déradicalisation». Il ne fait pas référence à des votations particulières, mais à la «socialisation de base en Suisse, qui veut que l’on puisse lancer des initiatives et des référendums et, en cas d’échec, retenter sa chance».

Reste à voir si l’inscription du cash dans la Constitution fédérale deviendra réellement un signal à l’international.

Texte relu et vérifié par Balz Rigendinger, traduit de l’allemand à l’aide de l’ia/op

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