«La tentative d’ingérence de la Russie n’a pas été appréciée»
La Suisse a rejeté l’initiative sur la neutralité. Mais à quelle conception de la neutralité a-t-elle dit oui? Le politologue de gfs.bern, Urs Bieri, explique ce que l’on peut déduire du résultat du vote du 27 septembre.
Swissinfo: Urs Bieri, le verdict contre une neutralité stricte est clair. Mais à quelle conception de la neutralité la population a-t-elle dit oui?
Urs Bieri: C’est la bonne question. Manifestement, la population suisse est favorable à une neutralité qui laisse au Conseil fédéral une marge de manœuvre et lui permet de décider au cas par cas. Elle s’est clairement prononcée en faveur d’une conception de la neutralité adaptée aux circonstances.
Mais la question était aussi: existe-t-il un problème qui justifie de concevoir la neutralité autrement? La population a répondu non.
Les interprétations de ce résultat sont déjà nombreuses. Était-ce un vote contre la Russie?
La neutralité est effectivement débattue dans ce contexte. La Russie a également tenté d’influencer cette votation. Cela n’a pas été apprécié. Cette ingérence n’a pas été bien accueillie, en particulier chez les personnes qui ont vécu la guerre froide et en ont gardé une vision claire des amis et des ennemis.
Peut-on en déduire que la population suisse a des sympathies marquées pour l’Ukraine?
C’est difficile à déduire de ce résultat. Mais les sympathies se situent manifestement davantage de ce côté-là que de l’autre.
Certains disent aussi que c’était un vote en faveur d’une politique de neutralité plus active?
Je n’irais pas aussi loin non plus. Le résultat conforte la position du Conseil fédéral, qui considère les sanctions contre la Russie comme un instrument approprié. C’est autour de cette question que s’est articulé le débat, et c’est à travers ce prisme que la population a pris sa décision.
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L’UDC et une partie du mouvement pacifiste soutenaient l’initiative, mais surtout Christoph Blocher, avec beaucoup d’argent. Comment interprétez-vous son engagement?
Christoph Blocher a effectivement effectué le don le plus important jamais versé par un particulier depuis que ces chiffres sont rendus publics. Manifestement, il ne cherchait pas seulement à obtenir une majorité, mais voulait véritablement susciter un débat qui lui tenait à cœur.
Au vu du résultat, il n’y est finalement pas parvenu. Cela laisse penser que, dans ce cas, le cœur a davantage parlé que la raison.
L’initiative a-t-elle au moins réussi à rassembler l’électorat de l’UDC?
C’est effectivement une question à se poser. Le potentiel électoral de l’UDC se situe actuellement un à deux points de pourcentage au-dessus des 29% de oui enregistrés. Comme je l’ai déjà mentionné, nos sondages ont montré que l’intervention de la Russie a particulièrement agacé les personnes plus âgées, qui ont ainsi voté non, y compris dans les rangs de l’UDC.
Par ailleurs, l’UDC est restée clairement isolée et n’est pas parvenue à gagner des voix au-delà de son propre électorat.
Le débat sur la politique étrangère suisse n’est pas terminé. Avec le référendum sur la loi sur les exportations d’armes, la discussion va immédiatement se poursuivre. Quels enseignements le monde politique peut-il tirer de cette votation?
Le prochain grand test aura effectivement lieu en novembre. Le fait que la population souhaite une neutralité flexible n’est certainement pas un désavantage pour la loi sur le matériel de guerre. En ce qui concerne la Russie et l’Ukraine, on pourrait également supposer que certaines livraisons d’armes seront moins remises en question que par le passé.
Je ne transposerais toutefois pas simplement la décision d’aujourd’hui à la prochaine votation. En novembre, l’électorat prendra une décision différente.
Concernant l’initiative sur l’alimentation, comment interprétez-vous cette nette défaite?
L’initiative sur l’alimentation est intéressante, parce qu’elle a au moins eu le mérite de mettre en évidence un problème. Au sein de la population, une chose est claire: la problématique climatique est reconnue et la protection du climat est jugée nécessaire. Il en va de même pour l’environnement.
L’adhésion s’est pourtant fortement érodée, malgré un été extrêmement chaud et marqué par une forte sécheresse. Pourquoi les initiants n’ont-ils pas réussi à mieux tirer parti des préoccupations de la population?
Cela tient au fait que, vers la fin de la campagne, les points faibles du texte ont été davantage mis en avant. Ces points faibles commencent dans le quotidien: puis-je manger de la viande? Quelle quantité de viande puis-je encore consommer?
Mais ils apparaissent également sur le plan structurel: est-il réellement possible d’atteindre un taux d’autosuffisance de 70%, et cela en l’espace de dix ans? Tous ces éléments ont conduit à ce non très net.
Cette initiative est partie sans aucun soutien des partis politiques ni du Parlement. Une initiative a-t-elle déjà réussi dans de telles conditions?
Oui, l’initiative contre les rémunérations abusives en 2013, qui visait à mettre fin aux excès en matière de bonus. Il est donc possible de toucher un public plus large, même dans une telle situation de départ. Franziska Herren, à l’origine de l’initiative sur l’alimentation, l’avait d’ailleurs déjà démontré avec son initiative sur l’eau potable en 2021. À l’époque, elle avait tout de même recueilli 40% de oui. Cette fois, ce chiffre est inférieur à 30%. Cela montre que la population a été moins bien atteinte cette fois-ci.
Avec un double non très net, le corps électoral suisse s’est aujourd’hui une nouvelle fois largement rangé derrière le gouvernement et le Parlement. Le Conseil fédéral jouit-il donc actuellement d’une grande confiance?
La confiance envers le gouvernement se situe plutôt à un niveau moyen. Elle est loin d’être aussi forte qu’il y a cinq ou dix ans. Cela montre néanmoins que le Parlement et le Conseil fédéral mènent bel et bien une politique qui correspond aux attentes de la population.
Relu et vérifié par Samuel Jaberg / adapté de l’allemand par Katy Romy
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