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A Lausanne, Vibrations remixe ses archives pour passer le relais

Keystone-SDA

Des affiches géantes dans la ville, des podcasts générés à partir de 183 numéros, des concerts et deux expositions: à Lausanne, Vibrations Forward fait revivre l'univers du magazine musical suisse Vibrations (1991-2013). Plus qu'une rétrospective, le projet transforme ses archives en terrain de création et de transmission.

(Keystone-ATS) Les visiteurs ne se contenteront pas de tourner les pages d’un vieux magazine: ils pourront les traverser. Du 3 octobre au 14 novembre, photographies, dessins, textes et couvertures quittent le papier pour investir les galeries, l’espace public et une installation sonore où l’intelligence artificielle fait dialoguer des décennies d’archives.

Derrière cette renaissance se trouve Elisabeth Stoudmann, l’une des fondatrices de Vibrations. Son ambition n’est pas de ressusciter le titre, disparu des kiosques en 2013, mais d’en prolonger l’esprit, a-t-elle expliqué à Keystone-ATS: «Comment garder l’esprit de Vibrations en le transformant en autre chose, puisqu’on ne peut plus faire un magazine?»

«Un remix»

Vibrations s’était justement construit contre les frontières musicales. Dans ses pages, hip-hop, jazz, soul, rock, musiques africaines et électroniques se côtoyaient sans hiérarchie, à rebours d’une presse spécialisée encore largement organisée par genres.

«C’est un magazine qui est né au tout début des années 1990 à un moment d’effervescence musicale et puis qui cherchait à décloisonner les genres», raconte Elisabeth Stoudmann. D’abord conçu comme un fanzine par une poignée d’amis, le titre s’est progressivement professionnalisé et a développé un réseau de collaborateurs en Suisse et en France.

En replongeant dans les anciens numéros, sa cofondatrice dit avoir elle-même redécouvert la richesse du fonds. «Je me suis rendu compte qu’on était très pionniers, et que ces gens dont on parlait à l’époque, qui étaient totalement inconnus, étaient devenus des bornes (ndlr: des références).»

Au total, 183 numéros publiés entre 1991 et 2013 ont été numérisés à l’EPFL, grâce à un partenariat avec le Montreux Jazz Digital Project. Une opération destinée d’abord à préserver un patrimoine menacé par l’obsolescence de ses supports: «Nos archives dorment sur des supports qui ne seront bientôt plus lisibles», explique Elisabeth Stoudmann.

Mais Vibrations Forward ne voulait pas simplement aligner des couvertures sous verre. «Pour moi, c’est un peu un remix», résume la journaliste. Avec l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), qui a mené un projet de recherche sur le sujet pendant une année, des artistes contemporains ont ainsi été invités à puiser dans ce matériau et à le réinterpréter.

Parmi les artistes sollicités figurent notamment Mbaye Diop, artiste sénégalais installé à Nyon, ainsi qu’Aïda Bruyère, qui travaille sur les circulations musicales le long du corridor urbain reliant notamment Abidjan et Lagos.

Une partie des archives gagne aussi les rues de Lausanne, sous forme d’affiches mêlant photographies, textes, couvertures et compositions graphiques. L’idée, pensée par l’ex-directeur artistique du magazine Alex Pointet, est de donner l’impression de feuilleter Vibrations à l’échelle de la ville.

Une «radio du futur»

Plus inattendue, l’installation Vibrations Stories, pilotée par Gaël Hugo et Alain Bellet d l’ECAL, utilise l’intelligence artificielle pour explorer les numéros numérisés. Environ 300 podcasts courts ont été générés à partir des archives, certains résumant un article, d’autres rapprochant des textes publiés à des époques différentes.

«C’est comme une radio du futur, une machine à podcasts», explique Elisabeth Stoudmann. Mais l’expérience reste sous surveillance humaine: «J’ai dû checker tous les podcasts pour traquer les hallucinations de l’intelligence artificielle.»

Pour Elisabeth Stoudmann, l’intérêt réside notamment dans la capacité de l’outil à faire surgir des rapprochements qu’elle-même n’avait pas vus à l’époque.

La musique live complète cette remise en circulation des archives. Plutôt que de convoquer principalement les vedettes du passé, la programmation s’est demandé quels artistes Vibrations aurait défendus aujourd’hui.

Le concert d’ouverture le 3 octobre aux Jumeaux réunit ainsi Summer Pearl, artiste londonienne à l’univers teinté de soul, reggae et influences caribéennes, et La Dame Blanche, chanteuse et flûtiste cubaine – et fille d’un des musiciens de Buena Vista Social Club, le groupe de musique cubaine, immortalisé par Wim Wenders dans un documentaire (1999). Une dizaine de concerts suivront jusqu’au 12 novembre.

Certains artistes seront également invités à proposer leur propre visite des expositions, en sélectionnant les œuvres ou les archives qui les interpellent. «C’était vraiment cette idée de faire circuler les publics», explique Elisabeth Stoudmann.

«Passer le relais»

A 60 ans, la journaliste ne veut pas relancer Vibrations: «Ce serait un suicide économique». Elle voit plutôt le projet comme une transmission.

Conçu pour être modulable, Vibrations Forward pourrait ainsi voyager après Lausanne, sous des formes différentes selon les villes. Elisabeth Stoudmann évoque des marques d’intérêt à Genève ainsi qu’en France, à Bordeaux, Marseille et P, tout en précisant que rien n’est encore arrêté.

Elle nourrit aussi un projet plus lointain: présenter un jour ces archives en Afrique, dont Vibrations a abondamment couvert les scènes musicales. L’enjeu serait cette fois de confronter les articles au regard de celles et ceux dont le magazine racontait les cultures.

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