«Les Roms sont devenus la population cible idéale»

L'aire d'accueil de Wileroltigen se situerait à 1 km environ du village, juste à côté de l'autoroute. Il n'existe aujourd'hui en Suisse que deux places fixes pour les gens du voyage européens: dans les cantons de Fribourg et des Grisons. © Keystone / Thomas Delley

Les citoyens bernois votent le 9 février sur la création d’une aire d’accueil pour les gens du voyage. Un projet contesté qui met en lumière le sentiment antitsigane encore très présent en Suisse et dans l’Union européenne. Interview avec Samuel Delépine, spécialiste des communautés tsiganes.

Ce contenu a été publié le 21 janvier 2020 - 13:32

La création d’une aire d’accueil pour les gens du voyage crée des tensions dans le canton de Berne. Les citoyens doivent voter le 9 février sur un crédit de 3,3 millions de francs pour l’aménagement de cette place, située juste à côté de l’autoroute près du village de Wileroltigen.

L’emplacement pourrait accueillir jusqu’à 36 caravanes de gens du voyage européens venant travailler en Suisse durant la belle saison. Ce projet est combattu par les autorités communales ainsi que les jeunes UDC (Union démocratique du centre / droite conservatrice) du canton de Berne, qui ont lancé le référendum.

Pénurie de places

Les communautés itinérantes ont la vie dure en Suisse, car le nombre d’aires d’accueil est largement insuffisant. Cette situation provoque des conflits avec la population locale et entre les différents groupes de gens du voyage. Les cantons sont légalement obligés de prévoir des places, mais les projets se heurtent très souvent à l’opposition farouche des communes et de leurs habitants.

Le cas de Wileroltigen illustre bien le racisme de la population suisse à l’encontre des minorités roms, yéniches et manouches, estime la Société pour les peuples menacés, qui dénonce un antitsiganisme structurel et persistant. Les jeunes UDC du canton de Berne ont d’ailleurs été condamnés pour discrimination raciale après avoir publié une caricature sur les réseaux sociaux. L’image montrait un Suisse se bouchant le nez à côté de caravanes jonchées de déchets, avec en arrière-plan un petit bonhomme basané en train de faire ses besoins dans un champ. Les politiciens ont fait recours au Tribunal fédéral.

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L’antitsiganisme est un thème qui préoccupe tout particulièrement le Conseil de l’Europe. Celui-ci a mis en place plusieurs programmes pour lutter contre les discriminations à l’encontre des Roms et des gens du voyage dans les différents pays de l’Union. Samuel Delépine est maître de conférence à l’Université d’Angers, en France. Il a notamment écrit un article qui fait le lien entre la montée du populisme dans certains pays européens et la hausse de l’antitsiganisme.

swissinfo.ch: Quand on parle d’antitsiganisme aujourd’hui, qu’est-ce que cela signifie?

Samuel Delépine: Le rejet de ceux que l’on appelle Tsiganes est malheureusement historique. Ces populations ont un passé très douloureux en Europe, surtout avec leur extermination durant la Seconde Guerre mondiale. Il existe encore aujourd’hui un racisme pur et dur, mais c’est aussi un sujet qui a évolué dans le temps.


Samuel Delépine est maître de conférence en géographie sociale à l’Université d’Angers, en France. Il est l’auteur de l’«Atlas des Tsiganes» aux éditions Autrement. Université d'Angers

L’antitsiganisme est un terme du début des années 2000, qui a émergé notamment au Conseil de l’Europe. Au même titre que l’antisémitisme, il décrit le rejet d’une population pour ce qu’elle est. C’est un mot en lien avec l’identification par les instances européennes d’une minorité unie et homogène à l’échelle de l’Europe, mais le phénomène lui-même est plus ancien.

L’Union européenne s’est donc intéressée à cette population rom et itinérante et a créé une catégorie?

Le processus de catégorisation a évolué au cours du XXe siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les nazis ne se sont pas beaucoup préoccupés de la diversification des populations: ils voulaient éliminer des «Zigeuner». Aujourd’hui, les intentions sont tout autre, mais on reste dans un processus de catégorisation qui consiste à identifier une minorité ethnique européenne. C’est une erreur d’après moi.

Cela permet, certes, de financer certains programmes dans les domaines de l’éducation, du logement ou de l’emploi, mais cela facilite surtout l’identification d’une minorité particulière et cela alimente l’antitsiganisme.

Ce n’est évidemment pas de la faute de l’Union européenne s’il y a de l’antitsiganisme, mais le fait d’avoir créé une catégorie unique permet d’identifier très facilement une population cible pour les populistes, les nationalistes, etc.

Le but à la base était pourtant d’aider ces populations là où elles subissaient des discriminations. Vous pensez que cela n’a pas eu l’effet escompté?

Les objectifs étaient et sont toujours très louables, mais cela a eu des effets pervers. Au niveau local, en Europe centrale et orientale surtout, le fait de mener des projets spécifiquement pour les Roms a pu provoquer des rejets: pourquoi eux et pas nous? Et les Roms dans un tel contexte ont servi de cible pour les populistes, qui rejettent l’institution qu’est l’Union européenne ainsi que les communautés qu’elle soutient et finance.

Les Roms sont devenus la population cible idéale, une sorte d’ennemi de l’intérieur, une menace, cet autre qui n’est pas «comme nous». Même si aujourd’hui, dans beaucoup de discours populistes, le Tsigane a été remplacé par une autre figure du rejet: le migrant, notamment musulman. L’antitsiganisme n’a toutefois pas faibli au sein de la population de nombreux pays européens.

L’Union européenne utilise beaucoup le terme de Roms et gens du voyage. Vous dites qu’il n’existe pas de minorité ethnique unie. Alors quelles populations peuvent être concernées par cette appellation?

«Les Roms sont devenus la population cible idéale, une sorte d’ennemi de l’intérieur, une menace, cet autre qui n’est pas «comme nous»».

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Je ne dis pas qu’il n’y a aucune caractéristique commune, il y a des passerelles entre ces communautés. Mais ce sont surtout les populations qui les ont accueillies qui leur ont attribué ces qualificatifs. Aujourd’hui, entre un Gitan en Andalousie, un Rom kosovar ou un Manouche en Bretagne, je n’affirme pas qu’il n’y a pas de points communs, mais enfin, dire que tous ces gens constituent une même minorité cela me paraît être une erreur. 

On peut comprendre d’une institution supranationale qu’elle ait besoin de cela pour agir, qu’elle ne puisse pas parvenir à ses objectifs si elle considère groupe par groupe, mais le revers de la médaille est la montée de l’antitsiganisme.

On accole souvent le terme Roms et gens du voyage, c’est aussi discutable?

C’est la toute première erreur. À l’échelle de l’Europe, les communautés itinérantes sont vraiment minoritaires. Des gens du voyage roumains, cela n’existe pas, par exemple. L’expression est utilisée en Suisse, en France ou en Belgique. En France, les gens du voyage constituent une catégorie administrative qui est en réalité une catégorie ethnique qui ne dit pas son nom. Cela crée beaucoup de confusion, car même si l’historique loi de 1969 sur ce statut a été abrogée, la catégorie demeure.

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Vous êtes très sceptique avec l’ethnicisation de ces populations. Quelle approche faudrait-il favoriser selon vous?

J’ai l’impression, en étudiant ce sujet-là depuis des années, que ce voile ethnique, cette représentation première, fait office de connaissance et va même jusqu’à influencer les politiques. On ignore alors ce qui relève des problématiques sociales.

«L’ethnicisation permanente ne permet pas d’aboutir à une transformation sociale.»

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La question culturelle et ethnique existe, il ne faut pas la balayer d’un revers de main. Le problème c’est qu’on l’alimente. Il ne s’agit pas d’ignorer les catégorisations ni les particularités culturelles, mais à un moment donné ces questions-là sont des questions sociales: le chômage, l’accès à l’éducation, la qualification professionnelle, l’accès aux soins. L’ethnicisation permanente ne permet pas d’aboutir à une transformation sociale.

Est-ce que la France manque d’aires d’accueil pour les gens du voyage, comme c’est le cas en Suisse?

Les départements doivent réaliser un schéma d’accueil des gens du voyage, avec un nombre de places et un taux de remplissage qui sont vérifiés. Il y a toutefois des disparités énormes entre les régions.

Mais aujourd’hui, la création d’aires n’est qu’une solution parmi d’autres, car la majorité des gens du voyage ont des activités itinérantes qui diminuent. La question la plus importante devient celle de l’installation sur le territoire des gens qui ont un habitat mobile, donc on sort complètement de la catégorie ethnique. Il s’agit de personnes qui vivent en caravane, mais aussi en yourte ou en mobile home.

Est-ce que le code de l’urbanisme est adapté aujourd’hui en France pour que ces populations puissent s’installer en dehors des aires d’accueil? Cela devient une véritable question d’urbanisme et d’habitat.


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