Festival Médias Nord-Sud: des absences pour cause de non liberté
A Genève, le 16e Festival Médias Nord-Sud s’est ouvert sous le signe des libertés à conquérir. Pendant qu’un journal du Gabon recevait le «Prix Presse et démocratie», des journalistes se voyaient empêchés de quitter leurs pays pour venir en Suisse.
A Genève, le 16e Festival Médias Nord-Sud s’est ouvert sous le signe des libertés à conquérir. Pendant qu’un journal du Gabon recevait le «Prix Presse et démocratie», des journalistes se voyaient empêchés de quitter leurs pays pour venir en Suisse.
Avant même son ouverture officielle, ce Festival a déjà connu ce week-end plusieurs moments forts: un colloque sur les chartes rédactionnelles et un autre sur des situations de désinformation, le «Prix Presse et démocratie pour l’Afrique» décerné cette année à «Misamu», bimensuel gabonais édité hors de toute obédience politique, et l’absence remarquée de trois invités africains attendus à Genève.
Le cas le plus grave paraît être celui de Taoufik Ben Brik, journaliste indépendant tunisien, correspondant de plusieurs organes de presse étrangers, notamment de l’agence Infosud à Lausanne. L’an dernier, il avait déjà été privé de passeport alors qu’il devait participer à l’édition précédente du Festival. Depuis des mois, lui-même ainsi que plusieurs membres de sa famille sont régulièrement victimes de toutes sortes d’intimidations, de menaces et de violences physiques. Depuis le 3 avril, Taoufik Ben Brik a choisi la grève de la faim pour exprimer sa révolte. L’association Reporters sans frontières a demandé aux autorités tunisiennes de mettre fin à leur harcèlement et de lui délivrer enfin son passeport.
John-Bosco Adotévi, rédacteur en chef du journal togolais «Motion d’information», avait été invité à Genève avec tous les autres anciens lauréats du Prix Presse et démocratie. Il a fait savoir, par fax, que les démarches entreprises depuis trois mois pour renouveler ses documents de voyage n’avaient pas abouti.
Par contre, l’absence de Habib Mahfoudh reste pour le moment inexpliquée. Il aurait dû représenter la rédaction du «Calame», un journal mauritanien régulièrement censuré par les autorités de Nouakchott. Son billet d’avion lui a été remis à temps, mais depuis lors les organisateurs du Festival sont sans nouvelles.
Toutes ces menaces sur des gens de presse ne pouvaient donner que plus de signification et de relief à la remise du sixième Prix Presse et démocratie parrainé par la «Tribune de Genève». L’histoire de «Misamu» («les nouvelles») et de son rédacteur en chef Noël Ngwa Nguema (photo) est pour ainsi dire liée à la reconquête de la liberté et de la démocratie au Gabon après trois décennies d’un régime à sens unique.
Né au début des années 90, ce journal fut d’abord un organe de propagande de l’une des branches de l’opposition, mais à la suite de divergences sur sa ligne éditoriale, «Misamu» a peu à peu conquis son indépendance par rapport à l’échiquier politique. C’est ce parcours exceptionnel et ce «regard ouvert et sans complaisance» porté sur le Gabon que le Jury du Prix a voulu récompenser cette année.
Quant au colloque consacré aux problèmes de la désinformation, et s’agissant précisément de la presse en Afrique, il a donné l’occasion d’applaudir la fraîche victoire de la démocratie au Sénégal, rendue possible grâce aux radios privées et aux téléphones mobiles. Mais chacun, à coup d’exemples très concrets, a pu aussi mesurer le chemin qu’il reste à faire.
Il ne s’agit pas seulement de faire passer les beaux principes dans la réalité, car parfois les textes eux-mêmes trahissent la volonté de mainmise du pouvoir. Un des participants du colloque a lu très attentivement la centaine d’articles de la loi guinéenne sur la liberté de la presse: il n’a trouvé qu’une seule fois les mots liberté, libre et librement, mais des dizaines de fois ceux d’interdictions, amendes, emprisonnements et autres sanctions. Ce qui lui fait dire que les journalistes africains ont au moins un point commun: celui d’avoir un jour ou l’autre fréquenté la même «université», c’est-à-dire la prison.
Bernard Weissbrodt
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