Francis Alÿs métamorphose un musée de Bâle
Fabiola. Invité par le Schaulager, l’artiste belge Francis Alÿs a disséminé plus de 370 portraits d’une sainte dans un musée de Bâle dédié à l’ameublement des 18e et 19e siècles. C’est toujours la même sainte, Fabiola, toujours pareille et pourtant à chaque fois différente.
Un dimanche de mars. Le petit musée «Haus zum Kirschgarten», à deux pas de la gare de Bâle, ne désemplit pas. Il n’en a pas l’habitude: dédiée à l’habitat, la vénérable bâtisse n’est pas de celle pour lesquelles on se déplace de loin, sauf si l’on est un spécialiste, surtout dans une métropole comptant plus de 30 institutions organisant à tour de rôle des expositions souvent mémorables… Mais grâce à Francis Alÿs, le musée est presque pris d’assaut.
Né en 1959 à Anvers, Francis Alÿs a été invité par le Schaulager, le musée-dépôt de la Fondation Emanuel-Hoffmann, à habiter les vénérables pièces aux meubles précieux, à la vaisselle brillante et aux tableaux méconnus avec «sa» Fabiola. Fabiola? Cette patricienne romaine du 4e siècle, divorcée et remariée, fit pénitence et passa sa vie à aider les pauvres. Sanctifiée, devenue patronne des divorcés, des trompés, des abusés et des veuves, elle fut redécouverte au 19e siècle grâce à un roman anglais et au portrait qu’en fit d’elle le peintre réaliste français Jean-Jacques Henner en 1885.
Tantôt triste, tantôt joyeux
Oubliés tous les deux, Fabiola et le peintre revivent aujourd’hui grâce à Francis Alÿs. Et comment ! Fabiola est là plus de 370 fois: 370 fois la même représentation, tirée de l’original, la Sainte regardant sur sa droite, le regard tantôt triste, tantôt joyeux, romantique ou sévère, selon les interprétations.
Le voile rouge carmin – vert à de rares exceptions – apparaît sur des toiles, des gouaches, des tissages, des céramiques. Grande, moyenne ou petite, Elle est placée sur une table du musée, décorant une soucoupe, ou accrochée, telles les œuvres du lieu, sous forme de quinze médaillons dans une vitrine…
L’artiste n’a pas créé de fausses œuvres: il les a trouvées telles quelles, chez des marchands ou dans des marchés aux puces, non signées et non datées. Outre le fait que la popularité de la dame est ainsi attestée et qu’on peut se demander qui saura quel sera le destin des icônes d’aujourd’hui dans un siècle ou deux…, le dialogue entre le cossu, le figé, le muséifié et surtout l’unicité des œuvres de la collection et la répétition mise en scène par Francis Alÿs est non seulement ludique mais abyssal.
Un fascinant voyage
Qu’admire-t-on? Une martyre immortalisée ou les subtiles différences de représentation? Que voit-on? Fabiola ou les meubles qu’elle met en valeur? Y a-t-il des œuvres «vraies» et d’autres «fausses»? Avec ses multiples supports et ses pareillement innombrables styles, c’est un fascinant voyage dans l’histoire de l’art et l’histoire des représentations que propose l’artiste contemporain. Et l’on se surprend à chercher Fabiola dans les moindres recoins des quelque cinquante pièces du musée – et à être déçu lorsqu’elle n’y est pas. Les enfants, pour qui un programme sous forme de jeu a été élaboré, ne s’y trompent pas: ils cherchent passionnément.
Architecte de formation, arrivé à Mexico City en 1987 pour y travailler après le tremblement de terre, Francis Alÿs s’y est établi. C’est de là qu’il essaime dans les musées et galeries du monde entier, mais aussi dans les rues des viles, car ses interventions prennent le terreau «réel» pour le transformer et le questionner. Il a signé des films-performances, des tableaux et des animations.
A Bâle, pour la première exposition hors des beaux murs sobres et modernes du Schaulager d’Herzog et de Meuron, il pose sa sainte catholique – pour sa septième exposition depuis 1994 – dans un intérieur bourgeois et protestant. Ce n’est pas la première fois qu’il «explose» le cadre muséographique. Se penchant souvent sur le thème de la frontière – souvent politique, il avait filmé un renard se promenant de nuit dans un musée de Londres («The Nightwatch», en 2004). La solitude de l’animal passant sous les inestimables chefs d’œuvre, indifférent mais si vivant, finit par susciter, comme Fabiola à Bâle, une infinie mélancolie…
Né à Anvers en 1959, Francis Alÿs a suivi des études d’architecture à Tournai (Belgique) et Venise. En 1987, il se rend au Mexique après le tremblement de terre et s’y installe.
Les œuvres de Francis Alÿs ont été montrées dans de nombreuses biennales internationales dont celles de São Paulo (1998 et 2005), Istanbul (1991 et 2001) et Venise (1999, 2001 et 2007).
Des expositions monographiques ont eu lieu notamment au Musée Picasso d’Antibes, à Whitechapel à Londres, au Kunstmuseum Wolfsburg, au MACBA à Barcelone, ou encore au Musée des Beaux-Arts de Nantes.
Après Bâle (jusqu’au 28 août), la prochaine présentation de «Francis Alÿs: Fabiola» aura lieu à Lima.
Francis Alÿs crée à partir de situations qu’il a rencontrées au hasard de ses promenades dans les rues de Mexico. Ce peut être un sac plastique emporté par le vent qui éveille son intérêt ou bien des sans-abri qui dorment. Une autre fois, il pousse un bloc de glace à travers les rues torrides jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien; une autre fois encore, il poursuit avec son objectif l’ombre mouvante de la hampe du drapeau de la Plaza Major, sous laquelle les passants s’arrêtent pour se protéger du soleil. En cela, l’artiste est tout autant dans la tradition des Situationnistes que dans celle des artistes de Fluxus.
(Tiré de la présentation de l’ouvrage « Le centre historique de la ville de Mexico», Les Presses du réel)
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