«Helvètes vulcains» se mesurent au dieu du feu
A Lausanne, le Musée de design et d’arts appliqués contemporains (Mudac) présente les œuvres récentes de céramistes suisses. Regard souvent coquin des artistes sur leur pays et sur une planète métissée.
Qu’est-ce que l’identité suisse face au grand métissage qu’entraîne la mondialisation? Pour une fois, la question n’est pas politique et encore moins économique. Elle est tout simplement artistique puisqu’elle est posée à travers une exposition, d’une limpidité narrative remarquable, que propose le Mudac (Musée de design et d’arts appliqués contemporains) à Lausanne.
Le titre de l’exposition? «Helvètes vulcains». Que les allergiques à la mythologie se rassurent. Le dieu du feu, Vulcain, n’est pas là pour chauffer les esprits, mais plutôt pour éclairer l’inspiration d’une vingtaine de céramistes suisses, vivants, auxquels le Mudac a demandé de travailler sur le thème du volcan et tout ce qu’il déclenche comme images dans nos têtes.
Leurs réponses, séduisantes parce qu’inattendues, parviennent au visiteur via des sculptures en porcelaine ou en terre cuite que présente le Mudac en parallèle d’une autre exposition: la IVe Biennale de céramique dans l’art contemporain d’Albisola.
Bonnets, soucoupes et glaciers
La Biennale italienne d’Albisola que le Musée accueille mériterait à elle seule un article. On se limitera ici à nos «Helvètes Vulcains», audacieux créateurs, osant projeter sur cette terre de feu qu’est la céramique leurs images de la Suisse et d’un monde globalisé.
Identité nationale et métissage donc. Chacun y va de son talent. Il y a ceux qui manient l’humour aussi bien que la glaise. Ceux-là convoquent la Suisse à travers une série de bonnets ou de soucoupes de tasses à café – entre autres.
Les bonnets, l’artiste Caroline Andrin les a «tricotés» à la manière de nos grands-mères. Sauf qu’ici le fil de tissage c’est de la porcelaine. Des bonnets, en voulez-vous en voilà. Les Suisses en sont friands: laine pour la montagne, plastique pour le bain dans les lacs ou les eaux thermales.
Et pour rester dans le registre du froid, on évoquera les bols très blancs réalisés par Arnold Annen. De loin, on dirait des saladiers en nacre. De près, leur texture minérale leur donne l’aspect brillant des glaciers.
Quant aux soucoupes, ovales et grandes, elles accueillent dans leur creux l’Helvétie. Montagnes, vallées et fleuves s’y côtoient comme sur une carte de géographie. Leur auteur s’appelle Margareta Daepp. Son projet, elle l’a conçu comme souvenir à laisser à ses hôtes nippons à la suite d’un séjour au Japon. La Suisse s’offre ici aux étrangers comme une œuvre d’art. Mais pour en arriver là, il aura fallu passer par le cliché qui assoit l’image d’un pays au relief riche et varié.
S’affranchir de la Suisse
D’un autre côté, il y a les céramistes qui préfèrent s’affranchir de la Suisse, croiser d’autres cultures, cherchant leur inspiration en Asie ou chez les pop stars, meubles d’appui de la mondialisation.
Tenez, le Pape par exemple, oui une pop star, en tout cas ainsi traité par Michèle Rochat. L’artiste lausannoise, dans une série intitulée « Le goût du jour », a confectionné des assiettes murales. Sur l’une d’elle se confondent, dans une ingénieuse surimpression, le visage de Jean-Paul II et le profil d’un chien. Ne pas y voir une insulte mais plutôt un détournement d’images soumis à la loi du collage/montage qu’affectionnent aujourd’hui les médias du monde entier. En somme un trafic malhonnête.
L’armée enterrée de Xian
Last but not least, les trois sculptures de Jacques Kaufmann présentées sous le titre «Membranes». C’est le clou de cette exposition – à notre goût du moins. Le céramiste a longtemps résidé à l’étranger, en Chine, entre autres, où se trouve le célèbre site de Xian avec son armée impériale enterrée, faite en terre cuite. Impressionnantes fosses peuplées de milliers de fantassins, de taille réelle.
De ces figures historiques, Jacques Kaufmann s’est inspiré. Chez lui, les fantassins n’ont qu’un visage, un seul, celui d’un soldat reproduit en minuscule et en milliers d’exemplaires, serrés les uns contre les autres. La reproduction est réalisée sur trois pièces en forme de panier ou de fût.
Il faut préciser ici que les soldats avaient été sculptés à la demande de l’empereur Qin (au début de notre ère) qui pensait ainsi assurer sa protection lors de son passage dans le royaume des morts. Qin exorcisait de la sorte sa peur. Kaufmann la réinstalle sur ses « Membranes », construisant le profil d’une armée amputée, privée de son corps et donc de l’essentiel.
A noter que Xian est une curiosité largement mondialisée à laquelle Jacques Kaufmann donne une touche éminemment intime.
La IVe Biennale de céramique dans l’art contemporain d’Albisola tourne autour du thème «changer le monde avec un vase à fleurs».
Quant à l’exposition « Helvètes vulcains», elle tente avec ce titre une hypothèse audacieuse: et si les créateurs suisses, loin de la Méditerranée et des volcans siciliens, avaient créé des fournaises dans leur atelier au milieu des Alpes pour y cuire la terre?
Le travail des Suisses sur le thème du volcan est un clin d’œil ludique aux grands frères italiens d’Albisola. Il ne faut pas oublier que par-delà les Alpes, il y a Vulcano, l’ile sicilienne domicile du dieu du feu Vulcain.
IVe Biennale de céramique dans l’art contemporain d’Albisola et «Helvètes vulcains», deux expositions à voir au Mudac (Musée de design et d’arts appliqués contemporains), Lausanne, jusqu’au 25 septembre.
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