Le duo gagnant de deux frères à Tokyo
Les Suisses André et Michel Décosterd, qui forment le duo Cod.Act, viennent de recevoir le Grand Prix du 14e Japan Media Arts Festival à Tokyo, après celui, plus prestigieux encore, du Festival Ars Electronica de Linz. Consécration.
Cinq tuyaux horizontaux fixés les uns aux autres, se dépliant sur une amplitude de onze mètres au gré de mouvements apparemment aléatoires et suscitant des sons et des mélodies, tantôt inquiétants, tantôt doux. C’est «cycloïd-E», une «machine» à la poésie étonnante, dont les rythmes fascinent toutes celles et tous ceux qui assistent à sa danse depuis sa première apparition à Neuchâtel en 2009.
Avec elle, ses créateurs, les frères André et Michel Décosterd, nés au Locle (Canton de Neuchâtel) ne cessent de parcourir les festivals d’art électronique et de nouveaux médias dans le monde. Les prix et les distinctions se suivent, de Linz à Madrid, en passant par Dresde, Tokyo il y a deux semaines et Québec il y a trois jours, avant Montréal en mai.
Revenant tout juste du Japon avant de repartir pour le Canada, Michel Décosterd décrit «l’extraordinaire accueil» des Japonais. Le «Japan Media Arts Festival» est le plus important festival de son genre sur l’île, mais cela ne l’empêche pas d’être «organisé à la perfection, avec précision et grande gentillesse», dit l’architecte et plasticien.
De plus, voir son œuvre sur tous les murs de la ville n’est pas chose courante: «Il y avait des affiches avec la photo de «cycloïd-E» partout et nous avons reçu le Prix des mains du premier ministre!»
Choisie parmi 2600 dossiers de candidature en provenance de 49 pays, l’œuvre des Neuchâtelois aura été vue, du 2 au 13 février, par pas moins de 65’000 visiteurs. Sollicités en permanence pour des débats et des interviews, les frères Décosterd n’ont pas eu une minute à eux. Mais il en faudrait bien davantage pour leur faire perdre la tête.
Synchronisés malgré la distance
Semblables sans être interchangeables, se complétant mutuellement sans être des Dupont-Dupond, André, musicien, compositeur et enseignant à l’Ecole de Jazz et de Musique Actuelle (Ejma) de Lausanne, et Michel, qui habite La Chaux-de-Fonds et travaille dans un bureau d’architectes de Bienne, travaillent tous les deux à temps partiel. Leurs œuvres, ils les créent en grande partie à distance l’un de l’autre.
Délimitant chacun leur zone d’action – grossièrement dit: la musique pour l’un, la technique pour l’autre – ils réussissent à «construire», à se suivre, tout en restant synchronisés. «Disons, le plus souvent», précisent-ils, ajoutant qu’il peut arriver, quand même, que l’un doive attendre que l’autre ait fini sa part pour continuer à travailler…
Nul besoin d’ouvrir un album de famille pour deviner que la complicité des deux frères – qui ont encore une sœur – remonte à l’enfance. «Notre père nous offrait des trucs électriques et on s’amusait à démonter et à remonter», se souvient André, qui a découvert le côté «machine» de la musique lors de son apprentissage de facteur d’orgues. Le père, ingénieur, continuer à travailler avec ses fils.
Si les œuvres de Cod.Act, avec leurs noms parfois opaques («ex pharao», «hotschkuss», «siliknost» ou «insofern») peuvent ressembler, sur le papier, à des traités de physique, de mathématiques et de musicologie, le résultat est tout sauf froid et impersonnel.
Car dans l’interaction entre l’homme, la machine et le son que les deux frères explorent, l’homme est fortement sollicité. Il arrive même qu’il doive payer de sa personne, car l’effort pour susciter sons et mouvements peut être réel.
Nouvelle création en avril
Entre deux festivals, les frères Décosterd mettent la dernière main à leur nouvelle création, la dixième depuis 1997, qui a reçu le Prix culturel 2009 – 120’000 francs – de la Banque cantonale neuchâteloise. Dans «Pendulum Choir», composition pour douze chanteurs a capella, placés sur des vérins qui les feront bouger en tous sens, «tout est nouveau», avait expliqué le jury.
Le jury évoquait «sa haute dimension créative le concept, l’œuvre chorale et la musique, la scénographie et le dispositif électromécanique.» Si Michel Décosterd soude, assemble, construit et teste beaucoup de choses dans son atelier chaux-de-fonnier, Cod.Act a aussi travaillé, pour son «Pendulum» avec les étudiants de l’école d’ingénieurs de l’arc jurassien.
«Le chœur formera un ensemble mouvant», explique Cod.Act. Ce sont les chanteurs de la Jeune Opéra Compagnie de Nicolas Farine et François Cattin qui monteront sur les plateformes. La création aura lieu à La Chaux-de-Fonds le 7 avril.
«Nous soumettons les corps à énormément de contraintes, mais nous contrôlons tout», explique Michel Décosterd. «Le poumon est quelque chose de très organique, poursuit André Décosterd. Nous agissons, par exemple, sur les paramètres de hauteur et de durée.»
Si «cycloïd-E» traverse le monde en cargo et en camion, la tournée du «pendule choral» est, pour l’heure, limitée à la Suisse. En attendant les prochains prix dans des festivals du monde entier…
En 2006, «Ex Pharao» réécrivait l’opéra d’Arnold Schönberg, «Moses und Aron», en proposant au spectateur d’actionner des câbles et des leviers hydrauliques qui modifiaient les paramètres sonores et dramaturgiques de la pièce. Ludique, l’installation permettait au spectateur de s’approprier l’œuvre comme un chef d’orchestre et comme un sculpteur tout à la fois.
Avec «cycloïd-E», le spectateur peut aussi être acteur. Un moteur déclenche le lancement de la performance mais, entre deux «spectacles», les spectateurs – les enfants en sont très fans – peuvent aussi eux-mêmes pousser les tubes. Une pression sur l’un déclenche les ondulations du tout, sans que l’on sache quelle partie va faire quel mouvement, suscitant une danse imprévisible et fascinante.
Michel Décosterd:
1969 Naissance au Locle (CH)
1994 Diplôme d’architecture à l’Ecole d’Ingénieurs de Bienne (CH)
1994-96 Activité d’architecte à Berlin et Weimar (DE)
Dès 1997 Activité d’artiste plasticien et d’architecte. Développe et construit des machines sonores.
André Décosterd:
1967 Naissance au Locle (CH)
1984/88 Apprentissage de facteur d’orgues
1995 Diplôme de l’Ecole de jazz et de musique actuelle de Lausanne
Dès 1997 Activité de musicien-compositeur. Se spécialise en informatique musicale, étudie la composition logarithmique. Mène des recherches sur les interactions homme-machine. Réalise des compositions pour ensembles contemporains et pour créations théâtrales. Enseigne à l’Ejma.
(Source: www.codact.ch)
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