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Michel Piccoli, la grandeur fébrile

Michel Piccoli, 83 ans, à nouveau sur les planches à Lausanne et Genève Richard Schroeder

L'acteur joue à Genève « Minetti », une pièce de l'Autrichien Thomas Bernhard qui tresse le passé et le présent d'une star vieillissante. Coproduit avec Paris par le Théâtre de Vidy, le spectacle sera présenté également à Lausanne, en avril prochain.

Il a la grandeur fébrile, Michel Piccoli. Pas lui bien sûr, mais le personnage qu’il joue, Minetti. Voix chevrotante, cassée par les ans. Dos légèrement courbé sous un imper défraîchi, attaches de caleçon récalcitrantes… L’homme qui est là planté dans le hall d’un hôtel a quelque chose de fou dans son obstination à vouloir vaincre le temps.

Mais comme il n’est pas bête et qu’il sait sa bataille perdue d’avance, il a décidé de comprimer autrement les ans. Sa vie d’artiste, il l’a casée dans une grande malle, sédiment d’une vie, coffre-fort de la mémoire, rempart contre l’oubli.

Le masque de Lear

Posée sur scène comme un monument, la valise contient donc le passé. Notre homme y a mis des coupures de presse le concernant : diatribes et éloges d’un comédien jadis célèbre, Minetti en l’occurrence. Lequel a réellement existé (1905-1998), vedette dans son pays, l’Allemagne, tantôt adulé, tantôt banni. Caprices du public ? Injustices du sort ? Sur ce chapitre, les stars en savent long, et Piccoli n’échappe pas à la règle.

Dans cette malle, Minetti garde aussi le masque de Lear, le Lear de Shakespeare, roi fou, déchu, qu’il dit avoir joué autrefois et qu’il veut encore jouer, rejouer.

C’est d’ailleurs son obsession, la raison de sa présence dans cet hôtel d’Ostende, un soir de la Saint-Sylvestre, où il prétend avoir rendez-vous avec le directeur du théâtre de Flensburg qui compte lui confier le rôle de Lear précisément.

Jeu de miroir

Minetti a peur : sera-t-il à la hauteur ? Voilà 30 ans qu’il n’est plus monté sur scène. Il dit : « C’est une victoire sur moi-même de jouer Lear ».

Jeu de miroir, enchevêtrement de parcours artistiques que seule la scène peut réussir. Michel Piccoli, 83 ans, a incarné Lear en 2006, à Paris. Ce fut un triomphe. Il était alors dirigé par le metteur en scène André Engel, le même qui monte cette pièce « Minetti », signée Thomas Bernhard et présentée à Genève, avant une halte à Vidy-Lausanne.

Piccoli-Minetti : deux vies de comédiens qui se croisent pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur étant la reconnaissance que tout grand artiste trouve auprès de son public. Le pire, les fâcheries que ce même public réserve à l’acteur, aussi connu soit-il. Minetti le sait, qui dit : « Les gens viennent au théâtre pour voir un grand acteur et ils sont vite rebutés parce qu’il les met mal à l’aise ».

Un rythme syncopé

Le soir où nous avons vu le spectacle la salle était quasi pleine. Des strapontins ont pourtant claqué avant la fin. Piccoli avait réussi son jeu: troubler le spectateur en lui renvoyant le sentiment de son extrême fragilité humaine. Souci de pérennité, crainte de l’oubli. Célèbre ou pas, tout homme est tenaillé par ces deux pôles existentiels. Le vertige d’une vie en somme.

Avec au bout, la folie que Thomas Bernhard traque sur un rythme syncopé, que Piccoli joue avec un calme extatique. L’acteur avance hors du monde sensible qui l’entoure: l’hôtel et ses clients. Il vit exilé de lui-même. Son histoire est celle d’une mystification, d’une comédie que se livre l’humanité depuis que le monde est monde.

Minetti encore: «Les gens sauvent leur peau en se saoulant, en mettant des masques». A la fin, Piccoli ne mourra pas comme le veut la pièce. A quoi bon d’ailleurs! A-t-il seulement existé cet homme dont la réalité se confond avec celle d’un masque?

swissinfo, Ghania Adamo

«Minetti» de Thomas Bernhard. Mise en scène André Engel. Avec Michel Piccoli dans le rôle-titre, Evelyne Didi, Gilles Kneusé, Julie-Marie Parmentier…
Genève. A voir au Théâtre de Carouge, jusqu’au 8 mars.
Lausanne. Puis au Théâtre de Vidy-Lausanne du 21 au 25 avril et du 12 au 17 mai.
Le spectacle est coproduit par le Théâtre de Vidy et le Théâtre de la Colline, à Paris.

Godard et Sautet. Michel Piccoli est révélé au grand public avec «Le Mépris» de Jean-Luc Godard et devient l’interprète fétiche de Claude Sautet avec lequel il tourne plusieurs films, comme «Les choses de la vie», «Max et les ferrailleurs», «Vincent, François, Paul et les autres».

Luis Bunuel. Il a également joué dans de nombreux films de Luis Bunuel, dont « Le Journal d’une femme de chambre », « Belle de jour », « Le charme discret de la bourgeoisie ».

La télévision lui offre des rôles qui marquent dans «Les Joueurs», «Montserrat» et «Hauteclair».

Cannes. «Le saut dans le vide» de Marco Bellochio lui vaut, en 1980, le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes.

Venise. Il est aussi réalisateur et auteur donc de plusieurs films dont «Alors voilà» (1997), prix de la critique italienne au Festival de Venise.

Planches. Depuis les années 1990, il se produit au théâtre dans plusieurs grandes pièces du répertoire, comme « La Jalousie » de Sacha Guitry, « John Gabriel Borkman » d’Ibsen ou encore « Lear » de Shakespeare.

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