New York, millions de visages
Des immigrants du début du 20e siècle aux gays de la fin du millénaire, la vie new-yorkaise est à voir à Lausanne.
Le Musée de l’Elysée présente «New York, capitale de la photographie, 1900 – 2000» jusqu’au 9 juin.
«New York, capitale de la photographie»… En ces heures d’animosité américano-européenne, voilà qui pourrait faire grincer quelques dents! Mais William Ewing, directeur du Musée de l’Elysée, s’en amuse:
«Dans le catalogue, Max Kozloff, le commissaire de l’exposition, dit que New York est la ville des provocations… C’est exactement le sens de ce titre!»
Mais pour lui, la provocation correspond en l’occurrence à une réalité. Car au cours de la seconde moitié du 20e siècle, New York a réuni tout ce qui compte en matière de photographie, qu’il s’agisse des artistes eux-mêmes, des galeries, des journaux ou des agences.
«Dans notre métier, une exposition au Metropolitan Museum est LA consécration. Et pour n’importe quel photographe européen, un séjour à New York est un passage obligé», constate-t-il.
Un pont entre l’Amérique et l’Europe
L’exposition, qui couvre chronologiquement l’ensemble du 20e siècle, rassemble les images de 59 photographes. Dont 30 en tout cas ont des liens étroits avec l’Europe: ils y sont nés, ou ce sont leurs parents qui ont émigré aux USA.
A ceux-là s’ajoutent des artistes américains qui ont également beaucoup travaillé en Europe (on pense à William Klein), et des Européens qui ont adopté l’Amérique (le Suisse Robert Frank).
L’image même de New York est double: «D’un côté, New York représente le rêve américain. Mais pour les gens du Midwest, par exemple, New York est européenne: ils la soupçonnent de n’être pas sérieuse! Cette tension est inscrite dans ces images», relève le critique d’art Max Kozloff.
Au-delà de cette relation intercontinentale, c’est également l’hypothétique spécificité d’un regard juif que Kozloff a tenté de mettre en valeur dans cette exposition – qui a été présentée pour la première fois au Jewish Museum de New York.
Regard de migrants sur d’autres migrants. Regards d’une minorité sur d’autres minorités.
L’individu plutôt que la ville
Ce n’est pas la ville qui est au cœur de l’exposition. Mais la vie dans la ville. La bonne société, avec ces images «glamour» qui plaisaient tant lorsque la photo se voulait chic. Mais déjà, les images des immigrants jouaient la carte du documentaire.
Avec les années trente se développe une certaine conscience sociale. Un regard sur l’autre, la photo comme «une fenêtre vers le monde», selon William Ewing.
Et de plus en plus, la saisie s’un moment particulier, d’un «moment décisif» à la façon de Cartier-Bresson, qui influença moult photographes new-yorkais… «Street photography».
Puis là-bas comme ici, ici comme là-bas, depuis les années 70, la mise en avant de la subjectivité du photographe, le photographe qui devient d’une certaine façon son propre sujet artistique.
C’est alors aussi qu’on quitte le noir-blanc pour la couleur, qui «dit mieux la complexion de la vie», d’après Max Kozloff.
En regardant la vie new-yorkaise d’aujourd’hui et les couleurs multiples de ceux qui la constituent, on réalise soudain que cette vie-là est bien l’héritière de «Climbing into America» de Lewis Hine, cette image qui dit à elle seule l’espoir et les doutes du déracinement.
De New York au Gothard
Parallèlement à l’exposition new-yorkaise, le Musée de l’Elysée propose l’accrochage d’une série que la Fondation de l’Elysée vient d’acquérir. Une série signée Adolphe Braun et consacrée au percement du premier tunnel du Gothard, dans les années 1880.
Le photographe avait été mandaté par la compagnie des chemins de fer pour réaliser un portfolio destiné aux actionnaires ou aux financiers engagés dans le projet. De la photo de commande, industrielle, considérée comme sans valeur il y a peu encore.
Mais voilà… Le statut de la photo du 19e siècle a changé. Alors que les nombreuses séries (vues d’Europe, paysages alpestres, destructions suite à la guerre de 1870-71 etc.) d’Adolphe Braun ont failli être détruites lors du rachat de ses usines, elles ont aujourd’hui une réelle valeur.
Couleur sépia, ciels métamorphosés en à-plats immaculés, l’immense chantier de ce premier tunnel, ses héros anonymes, se dessinent sur fond de montagne blessée… Dans le sous-sol du Musée de l’Elysée, on est alors très loin de la jungle new-yorkaise.
swissinfo, Bernard Léchot, Lausanne
«New York, capitale de la photographie» et «Adolphe Braun, l’aventure du Gothard», au Musée de l’Elysée, Lausanne, à voir jusqu’au 9 juin.
– Le Musée de l’Elysée, à Lausanne, propose deux nouvelles expositions jusqu’au 9 juin.
– «New York, capitale de la photographie, 1900 – 2000» parcourt chronologiquement un siècle d’images.
– Au cœur de cette exposition, la vie plutôt que la ville en elle-même. Les œuvres de 60 photographes sont proposées.
– «Adolphe Braun, l’aventure du Gothard» dévoile quant à elle une série que la Fondation de l’Elysée vient d’acquérir.
– Une soixantaine d’images, couleur sépia, qui illustrent le chantier du premier tunnel du Gothard, dans les années 1880.
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