Quand l’image se joue de la vérité
A Genève, le Centre d’art contemporain (CAC) expose, dans le cadre de la manifestation «Image-Mouvement», les œuvres d’une douzaine de vidéastes d’ici et d’ailleurs. Leur démarche visuelle consiste à détourner, dans un esprit ludique et critique, le réel.
Tout le monde le sait, l’image est un moteur de nos sociétés. Pas l’image figée en cartes postales ou en tableaux, mais l’image en mouvement, celle que font circuler la télévision, Internet, le cinéma, la vidéo, l’I-Pad… Autant d’outils branchés sur le réel. Ce réel qu’ils tentent de refléter ou d’analyser dans un souci de vérité. Or c’est précisément la notion de vérité que les artistes présentés à Genève entendent bousculer.
Ils sont donc une douzaine et forment une communauté de créateurs originaires de Suisse, de Pologne, d’Espagne, des Etats-Unis, de Grande Bretagne… Leurs œuvres (vidéo, films, installations…) sont montrées dans le cadre de la manifestation culturelle internationale «Image-Mouvement», organisée par le CAC (Centre d’art contemporain, Genève) et composée de deux parties. Une partie Forum qui s’est déroulée le mois dernier, avec à l’affiche, débats, performances, rencontres, musique, cycle de projections… Et une partie exposition qui court jusqu’au 13 février.
Reconfigurer l’image
Conçue sous le titre «Atlas, Truths, Details, Intervals, and the Afterlines of the Image» («Atlas, vérités, détails, intervalles et survivances de l’image»), l’exposition réunit une douzaine de créateurs, comme on l’a dit, qui, de manière ludique ou critique, se servent de l’image, non pour traduire le réel mais pour le trahir. Autrement dit, pour se jouer de la notion de vérité chère aux médias.
Leur démarche consiste donc à «utiliser des images dérivées de la fiction, du documentaire ou du matériel biographique», écrit dans une note d’intention Katya Garcia-Anton, commissaire de l’exposition. Avant de préciser que les artistes «spéculent et déstabilisent, structurent et reconfigurent l’image en mouvement».
Voilà pour la théorie qui peut paraître un peu pesante. Passons maintenant au domaine pratique que l’on aurait souhaité plus éclairant dans cette exposition qui ne manque pas d’intérêt, mais à laquelle font cruellement défaut explications et orientation. Dans certaines salles, les vidéos qui tournent en boucle ne portent ni le nom de leur auteur, ni le titre du sujet dont elles traitent.
Ce qui n’est pas plus mal, finit-on par se dire, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Car après tout, dans la vie de tous les jours les centaines d’images anonymes et parfois silencieuses qui s’imposent à nous (dans le hall d’un hôtel, dans un aéroport, dans une salle d’attente…) ne sont-elles pas souvent réorientées par notre regard qui leur donne mille et une interprétations?
Guerres, consommation et tics
Alors va pour une orientation libre, au sens propre comme figuré. Ne pas hésiter à circuler dans l’exposition de façon anarchique, en allant, par exemple, du 3e étage au rez-de-chaussée, puis de rez-de-chaussée au 2eétage, etc. C’est là que vous verrez le réel se télescoper, d’une salle à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un artiste à l’autre, d’une époque à l’autre. Surgit ainsi une vérité, ludique, mais ô combien juste sur la nature humaine: les guerres, les modes de consommation, les tics de nos sociétés modernes…
En témoignent une vidéo et un film projetés dans deux salles différentes. Entre les deux, un lien totalement fortuit. Sans s’être consultés, bien sûr, leurs deux auteurs parlent de guerre et de désir de fuite. «Cultura contra la impunidad», vidéo réalisée par Azucena Rodriguez, met en scène des victimes du franquisme durant la guerre civile espagnole. Pedro Almodovar, Javier Bardem et Miguel Rios, entre autres, incarnent ici des citoyens fusillés par Franco. Ils disent tous la même phrase: «Je n’ai pas eu de procès, ni d’avocat, ni de verdict, ma famille est toujours en train de me chercher, jusqu’à quand?».
Jusqu’au jour où, lassée par la barbarie, cette grande «famille» humaine trouve refuge sur une autre planète, semble répondre en écho le collectif d’artistes The Otolith Group. Présenté sous le titre «Otolith», leur film fait défiler des images d’explosion atomique, de manifestations et de protestations dans le monde entier contre la guerre. Au bout de quelques séquences, le visiteur s’aperçoit que ces images sont des flashs back qui racontent, à partir d’une autre planète et d’un autre temps, ce qui s’est passé sur notre terre au XXe et XXIe siècle.
La Tunisie
Retour au présent avec «Fabriques», vidéo de Maria Iorio et Raphaël Cuomo, tournée en Tunisie dans des manufactures de pierres et d’objets destinés à orner les maisons bourgeoises tunisiennes. Dans la tête du visiteur, le lien se fait forcément entre cette Tunisie artisanale et paisible et celle rebelle de la Révolution du jasmin.
Bien que conçue avant la chute de Ben Ali, «Fabriques» contrebalance curieusement l’effet violent des images révolutionnaires qui nous parviennent de Tunisie. A sa manière, cette vidéo évacue la réalité politique d’un pays au profit d’une perception rassurante de la vie. Bouleverser le réel c’est aussi cela. Même si ce bouleversement est ici fortuit.
«Atlas, Truths, Details, Intervals and the Afterlines of the Image», exposition programmée dans le cadre de la manifestation Image-Mouvement.
Au Centre d’art contemporain (CAC), Genève, jusqu’au 13 février.
Cette manifestation culturelle offre une nouvelle plateforme de réflexion et d’expérimentation au cœur du CAC de Genève.
Son objectif est d’explorer le monde de l’image en mouvement et son impact sur la culture contemporaine.
Pour son premier acte, cette manifestation parcourt l’image sous ses multiples formes: le cinéma, la vidéo, l’installation et la performance.
Deux parties la composent: un Forum (débats, projections de films, performances…) qui a eu lieu en décembre 2010, et une exposition jusqu’au 13 février.
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