Un Marquis d’aujourd’hui parmi les pierres d’autrefois
Le magnifique cloître de Saint-Ursanne sert d'écrin à une vaste exposition du peintre Pierre Marquis. Choc des époques et des couleurs.
D’abord il y a le lieu: le cloître de la collégiale. Des galeries, reconstruites au 14e siècle, baignées par la lumière que laisse entrer de vastes ouvertures ogivales. Le beige de la pierre devrait dominer. Mais voilà… les toiles de Pierre Marquis font éclater la sage et élégante ordonnance médiévale.
Le contraste est encore plus saisissant dans le «caveau», une grande salle dans laquelle sont alignés plusieurs sarcophages retrouvés sur les lieux. Sous l’œil de Saint-Népomucène (l’original de la statue qui domine le fameux pont sur le Doubs), là aussi éclatent les couleurs, et cet étonnant mélange de construction et de déconstruction qui caractérisent les oeuvres du peintre jurassien..
Et pourtant, dans ce cadre-là, l’artiste, presque déstabilisé, reste modeste: «on croit investir un lieu et c’est ce lieu qui vous investit».
La longue route vers le non-figuratif
L’exposition, mise sur pied par l’Association ARCOS («Art contemporain à Saint-Ursanne»), propose 56 toiles (53 huiles, 3 acryliques). Quelques-unes permettent de suivre le parcours du peintre au cours des années 90, mais la plupart d’entre elles sont très récentes.
Pierre Marquis est né en 1946 à Saint-Ursanne, justement. C’est donc une forme de consécration que lui offre sa ville. Marquis, ou le parcours d’un autodidacte doué. Il y a eu, tout au début, une approche de paysagiste. Puis l’aquarelliste abstrait. Puis le dessinateur, fasciné par les entrelacs végétaux. Enfin le peintre qui, pendant de longues années, usait des armes du non-figuratif sans pour autant s’affranchir totalement du figuratif: subsistaient des «signes», comme il dit.
Des signes qui pour lui, un jour, ont pris trop de place. Comme si la visibilité du signe, en surface, écrasait le vrai contenu de la toile, plus sous-terrain. Alors Marquis a supprimé les signes. Pour ne garder que l’essentiel: la matière.
Matière de la peinture, matière des couleurs, matière des formes, pour elles-mêmes. Jeu sur les verticales et les horizontales, les droites et les arrondies, les à-plats trompeurs (derrière une couleur, combien de couches?) et les dégoulinades rebelles. La peinture de Pierre Marquis, malgré une approche très cérébrale, est étonnement physique.
«Le» Pierre
Dans le Jura, le langage populaire aime à faire précéder un prénom d’un article défini: le Paul, la Julie. L’écrivain et poète jurassien Alexandre Voisard, présent au vernissage, s’est saisi d’une si belle occasion: «Cette exposition, c’est le retour du Pierre. Le Pierre comme on dit le Caravage ou Le Corbusier, sans trace d’ironie dans cette familiarité».
Pour Voisard, Pierre Marquis est incontestablement un peintre jurassien. Non pas pour cause de paysages à sapins, loin de là. Mais d’abord, parce que de cette terre d’horlogers, Marquis a retenu le côté minutieux, obsessionnel. Comme n’en témoignent pas – de façon immédiate en tout cas – ses toiles.
Ensuite parce que l’œuvre de Pierre Marquis, c’est aussi une trajectoire. Une trajectoire «de silencieux, de volontaire, d’obstiné». Des caractéristiques que le poète prête volontiers au peuple jurassien.
Une trajectoire d’artiste prêt à tout pour aller au bout de ce qu’il sait être sa route, sans concessions. Une œuvre «sans aucune roublardise», ajoute Alexandre Voisard. Est-ce pour cela que Pierre Marquis, largement reconnu dans la région jurassienne, n’est pas exposé à Genève, Zurich ou Londres? L’artiste a une autre réponse: «Pour ça, il faut passer 50% de son temps à peindre, 50% à se vendre. Or moi je passe 90% de mon temps à peindre». Entier, Pierre Marquis?
A noter que parallèlement à cette exposition paraît dans la série «L’Art en œuvre» un superbe ouvrage consacré à Pierre Marquis, présenté par Valentine Reymond, conservatrice du Musée jurassien des arts à Moutier, et préfacé par Alexandre Voisard.
swissinfo/Bernard Léchot
Exposition Pierre Marquis à la Collégiale de Saint-Ursanne, à voir jusqu’au 1er septembre (chaque jour de 10h00 à 12h00 et de 14h00 à 18h00).
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