Une lutte musclée
Au Théâtre de La Grenade à Genève, Lorenzo Malaguerra crée «Elle est là», pièce de Nathalie Sarraute.
Bien dirigés, ses acteurs parcourent courageusement le terrain miné de la parole.
C’est une conquête du for intérieur qui se fait au prix d’une chevauchée haletante. Avec coups de cravache, pauses et redémarrage. Le tout s’opère sur le terrain miné de la parole.
Nous sommes ici chez Nathalie Sarraute qui livre une lutte bien musclée. Dès qu’une parole tombe sous sa main, elle s’y acharne, se demandant ce qu’elle peut bien cacher, cette menteuse.
Question piégeante d’autant qu’elle est censée percer une forteresse imprenable: la pensée. Question passionnante aussi posée et reposée dans tout le théâtre de Sarraute. Six pièces, dont «Elle est là» que Lorenzo Malaguerra, jeune metteur en scène romand, crée avec doigté à Genève.
Sa conquête à lui se fait sur un terrain vague: une scène nue, fermée au fond par une bâche bleue. Juste choix que ce lieu de nulle part qui oppose son dépouillement à la complexité d’une écriture sismographique scrutant les moindres secousses de l’inconscient.
Cette écriture-là, les acteurs la font entendre avec talent. L’un d’eux, appelé H2, est torturé par une idée qui loge dans la tête de sa collaboratrice et qui semble défier tout ce à quoi il tient. Cette idée le fait souffrir par sa seule existence.
Il va donc s’employer à l’arracher à sa collaboratrice. Et sa démarche s’apparentera à un interrogatoire où la torture pointe son nez. Où l’intolérance se confond petit à petit avec les procédés des bourreaux, des inquisiteurs, des justiciers…
L’intolérance incarnée
A partir d’un cas précis, Nathalie Sarraute extrapole. H2, l’homme intolérant, peut être n’importe quel dictateur. La pièce enregistre donc, sans jamais les immobiliser, toutes les incarnations possibles de la pensée dictatoriale.
Lorenzo Malaguerra l’a très bien compris, qui attribue le rôle de l’homme H2 à une actrice, Ania Temler. Ania ne joue pas un personnage. Donc, son sexe importe peu. Elle donne tout simplement corps à une notion: l’intolérance. Elle l’incarne et se livre du même coup à un dynamitage minutieux de cette chape de plomb faite de certitudes, de croyances inébranlables.
Face à Temler, sa collaboratrice (Monika Budde), très convaincante dans sa ténacité fragile. Aux deux femmes, l’acteur David Gobet donne la réplique. Il suit les infimes fluctuations de la pensée avec une hauteur humoristique. Juste ce qu’il faut pour son rôle d’arbitre cynique.
swissinfo, Ghania Adamo
«Elle est là». Genève , Théâtre La Grenade; jusqu’au 25 mai. Tel: 022/321 99 11
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