Frédéric Journès: «Si la Suisse met fin à la libre circulation, ce ne sera plus la même vie»

Frédéric Journès, ambassadeur de France en Suisse, devant la résidence de France, à Berne. Christian Raaflaub/swissinfo.ch


Ce contenu a été publié le 10 juillet 2020 - 07:00

Durant la crise du coronavirus, la France et la Suisse ont été «plus que des voisins», estime l’ambassadeur de France en Suisse Frédéric Journès. Ces relations de bon voisinage survivront-elles aux votations fédérales du 27 septembre sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne et l’achat de nouveaux avions de combat? Le diplomate s’exprime sur ces dossiers cruciaux pour les relations bilatérales.   

C’est une première dans l’histoire des relations franco-suisses: le ministre suisse de la Santé Alain Berset participera à la cérémonie célébrant la fête nationale française, le 14 juillet. Le président français Emmanuel Macron souhaite ainsi remercier la Suisse d'avoir accueilli dans ses hôpitaux 52 patients français atteints de la Covid-19. 

Frédéric Journès

A 51 ans, Frédéric Journès a été nommé ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès de la Confédération suisse par décret du 30 août 2019. Il était auparavant directeur des affaires internationales, stratégiques et technologiques au sein du Secrétariat français de la défense et la sécurité nationale. 

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Si les deux pays semblent vivre une idylle, les dossiers qui pourraient fâcher ne tarderont toutefois pas à refaire surface: achats de nouveaux avions de combat, avenir de la libre circulation entre la Suisse et l’Union européenne (UE) ou signature d’un accord-cadre. L’ambassadeur de France en Suisse, Frédéric Journès, espère que la bonne collaboration entre les deux pays au plus fort de la vague de coronavirus permettra d’en parler «plus calmement». 

swissinfo.ch: Comment qualifieriez-vous la collaboration entre les deux pays durant la crise? 

Frédéric Journès: Nous avons réussi quelque chose de formidable, même si ça n’a pas été évident au début. Lorsque la pandémie a éclaté en Chine, la France a organisé trois vols spéciaux afin d’évacuer les citoyens suisses en même temps que les siens de la région très touchée de Wuhan. Des Français ont également pu embarquer dans les vols spéciaux affrétés par la Suisse. Nous avons ensuite assuré que les 30'000 soignants frontaliers pourraient continuer à travailler dans les hôpitaux suisses. Il y a ensuite eu ce grand moment où la Suisse a accueilli 52 malades français dans l'urgence.  

Le début de la crise a toutefois été marqué par plusieurs couacs, notamment le blocage en France de masques de protection destinés à la Suisse ou la menace que les frontaliers employés dans les hôpitaux helvétiques puissent être réquisitionnés par la France. Le réflexe en temps de crise, c’est le chacun pour soi? 

La menace de réquisitionner le personnel de santé frontalier a été levée dès le 19 mars. Nous avons donné toutes les garanties à ce propos à la Suisse, et la question a été rapidement réglée. Quant aux masques, nous avions bloqué en France tout le matériel de protection, car des trafics commençaient à se mettre en place. Je m’en suis cependant occupé personnellement, et tous les lots de masques ont été livrés en Suisse avant le pic de l’épidémie.  

La France a opté pour un confinement strict, la Suisse pour des mesures moins contraignantes. A posteriori, quelle était la stratégie la plus adaptée

La France et la Suisse font partie des pays qui ont bien géré cette épidémie. Le docteur suisse Didier Pittet, qui travaillera avec l’équipe française d’évaluation de la gestion de la crise, l’a dit. Il est vrai que nous l’avons fait avec des cultures et des mentalités différentes, mais aussi avec une situation qui était différente. Le virus avait commencé à circuler plus tôt en France. On a donc été obligé d'être plus drastique. Mais ce qui compte, c’est que nous sommes dans les bons. Les deux pays s'en sortent bien. La preuve: on a pu rouvrir. 

Prend-on en compte des intérêts économiques ou politiques, comme le projet de vente d’avions de combat français à la Suisse ou la signature de l’accord-cadre institutionnel, au moment de s’entraider? 

Ces dossiers n’ont pas joué de rôle dans la collaboration. Au cœur de la crise, vous vous occupez des malades et des bilans de santé. Certes, vous ne prenez jamais de décision qui soit incompatible avec vos intérêts, mais, dans la mesure où vos intérêts sont protégés, vous faites le maximum. Ensuite, je pense que la réussite de notre collaboration de crise va nous permettre de parler plus calmement de dossiers qui fâchent. Au-delà de la crise, nous nous sommes rendu compte que nous étions plus que des voisins. 

Le 27 septembre, les Suisses se prononceront sur l’achat de nouveaux avions de combat. Un non serait-il un échec pour la France qui souhaite vendre son Rafale à la Suisse? 

Oui, ce serait dommage, car au-delà d'une opération industrielle et commerciale, ce genre de grand contrat change une relation entre deux pays. Lorsque vous vous engagez dans une telle opération, elle va peser sur votre relation et l'anime pendant trente ans. C’est quelque chose qui nous permet de construire et d’ancrer notre relation dans un avenir commun. Pendant la crise, on a vu beaucoup d’agressions, de manipulations. Le monde d’après Covid-19 est plus dangereux. Il faut être capable de se défendre soi-même, mais c'est toujours mieux d'avoir un voisin sur lequel on peut s'appuyer.  

Avec votre parcours professionnel, certains politiciens suisses vous voient comme un «vendeur de Rafales». Vendre l’avion de combat français à la Suisse, est-ce la mission prioritaire pour laquelle vous avez été envoyé en Suisse? 

Évidemment, le succès d'une coopération comme celle-là est quelque chose de très positif. Si la Suisse achetait le Rafale, j'en serais fier et je me dirais que j'ai aidé à convaincre. Cependant, ce n’est pas moi le marchand, ce sont les industriels qui s'en occupent. Mon rôle est d’expliquer ce que je connais de la technique, les qualités de ce que nous proposons, mais ma mission ne se résume pas à cela. Il y a tout le reste, ce qui relève de la coopération, la solidité de notre lien. J'ai eu la même fierté lorsque nous avons fait entrer 52 patients atteints de la Covid-19 en Suisse, lorsque nous avons libéré les lots de masques à destination de la Suisse, lorsque nous nous sommes mis d'accord sur les frontaliers ou que nous avons pu rouvrir les frontières. C'est le même genre de succès pour moi. 

La décision d’acheter un nouvel avion de combat est à la fois militaire et diplomatique. Quatre constructeurs sont encore en lice, le français Dassault (Rafale), l'européen Airbus (Eurofighter), ainsi que les américains Boeing (F/A-18 Super Hornet) et Lockheed-Martin (F-35A). Comment réagiriez-vous si la Suisse décidait d’acheter un avion américain? 

Nous continuerions à travailler ensemble, mais nous manquerions l'occasion de tirer le meilleur de la vraie coopération aérienne que nous avons. La Suisse avait acheté des avions américains (les FA-18), mais elle s'entraînait tout de même au-dessus du Jura français. Nous travaillons bien ensemble, nous faisons de grands exercices. Même si vous êtes neutres et que nous sommes engagés dans une alliance, nous avons des échanges de connaissances et des coopérations formidables dans ce domaine. Compte tenu de notre proximité géographique, en cas de confrontation extérieure, en cas de menace, nous pourrions valoriser cela. Les quatre avions en lice sont aptes à remplir la mission, mais le Rafale a un avantage: il a été conçu pour faire toutes les missions, parce que nous n’avions pas les moyens d'en élaborer plusieurs. C'est un couteau suisse. 

Les Suisses devront aussi se prononcer en septembre sur l’initiative populaire de l’Union démocratique du centre (UDC /droite conservatrice) qui veut abolir la libre circulation des personnes avec l’Union européenne. Redoutez-vous un «oui» dans les urnes? 

Je crois que les Suisses sont très responsables et que, dans les périodes de crise, ils n'aiment pas prendre des risques inconsidérés. Là, il faut être lucide. Il s’agit d’un choix souverain, mais il changerait et affecterait la vie de 200'000 Français en Suisse, de 200'000 Suisses en France, de 1,5 million d'Européens en Suisse. Dans la période que nous traversons, nous ne pouvons pas nous permettre de prendre de tels risques. 

Un oui péjorerait-il les relations de voisinage entre la Suisse et la France? 

Si la Suisse met fin à la libre circulation, ce ne sera plus la même vie. Il ne faut pas s'illusionner. Sans la liberté d'installation, la facilité de circulation libre et sans contrôle à laquelle nous sommes habitués disparaîtrait. Donc, il faudrait comme on a dû le faire durant la crise, canaliser le flux sur certains points de passage pour vérifier qui rentre et qui sort. On ferait la queue.  

L’accord-cadre entre la Suisse et l’Union européenne (UE) se trouve pour l’instant dans une impasse. Avez-vous l’impression qu’une signature pourrait intervenir cette année encore? 

Après la votation du 27 septembre, si les Suisses ne décident pas de s’écarter de l’Union européenne, nous aurons du temps pour travailler sereinement à la conclusion d’un accord. Mais pour conclure un accord, il faut une volonté d’aboutir, ce qui n’a pas été le cas en 2018. La Suisse doit maintenant définir les clarifications dont elle a besoin et en parler avec la Commission européenne. Une fois qu’un accord satisfaisant aura été obtenu, il faut que le système politique suisse choisisse de le soutenir pour ne pas repartir dans des délais qui n'apportent rien. Cela est tout de même important pour stabiliser nos relations économiques. N’oublions pas que l'UE représente plus de la moitié des débouchés commerciaux de la Suisse. 

À vos yeux, la Suisse a manqué de volonté dans ce dossier.  

Au moment de conclure un accord, il y a un moment important où il faut fermer le ban des négociations et l’adopter. Je crois que ce moment a effectivement fait défaut par manque de cohésion, d’intérêt ou parce que l’on espérait gratter quelque chose de mieux.  

En Suisse, beaucoup de dossiers dépendent de décisions populaires prises en votations fédérales. Que pensez-vous de notre système de démocratie directe? 

Depuis mon arrivée, je suis fasciné et très étonné par tout ce système. J'aime bien la possibilité de solliciter l'opinion des gens. Votre système fonctionne parce qu’il s’appuie sur un gouvernement qui fonctionne de manière collégiale et un Parlement consensuel. Une chose qu’on ne retrouve pas chez la plupart de vos voisins européens. 

L’an dernier, Emmanuel Macron a écarté la mise en place d’un référendum d’initiative citoyenne, l’une des revendications du mouvement des gilets jaunes. Pourquoi la France n’est-elle pas encore prête à introduire certains instruments de la démocratie directe? 

Nous n’élaborons pas les lois de la même manière et la place de notre démocratie représentative est différente. En France, il faut des majorités parlementaires, qui soutiennent le gouvernement. Chez vous c'est différent, les lois sont élaborées grâce à un consensus parlementaire. Le danger est d’avoir des choix populaires qui conditionnent complètement la politique du pays durant plusieurs décennies. Par exemple, la relation de la Suisse avec l'Europe est déterminée par un vote qui date de 1992, sur lequel on n’est jamais revenu. Puis, tous les quatre ans, un nouveau vote remet en cause cette relation. C'est compliqué pour construire quelque chose. 

Sur Twitter, vous publiez régulièrement des photos de paysages suisses et saluez leur beauté. Vous jouez ainsi aussi le rôle d’ambassadeur de la Suisse pour vos compatriotes? 

On ne peut pas comprendre un pays si on ne cherche pas à aimer l'endroit où on est. Chez vous, c'est tout de même facile. Berne est une ville que j'aime énormément. Il me suffit de vingt minutes de vélos pour monter au Gurten et être dans la nature. Je vais aller passer mes vacances à Lauterbrunnen au-dessus d'Interlaken, un endroit que je trouve splendide. Pour moi, c'est le Yosemite suisse. Au mois d'août, je repartirai un moment à Zermatt. Je fais des vacances suisses comme le recommandent le ministre de la Santé Alain Berset et la ministre de Justice et Police Karine Keller-Sutter.

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