La Nouvelle Revue française, grande dame des lettres
Editée par Gallimard, la célèbre NRF a cent ans. Un anniversaire que rappelle une exposition présentée à la Fondation Martin Bodmer, à Genève. Petit parcours de la vie d'une revue en compagnie d'Alban Cerisier, commissaire de l'exposition. Interview.
Très longue est la silhouette d’André Gide, immense photo tramée, couchée sur la vingtaine de marches qui conduisent au sous-sol de la Fondation Martin Bodmer. Là, se donne «En toutes lettres… Cent ans de littérature à la NRF».
Soit une exposition placée sous le haut patronage dudit Gide, chef de file de la Nouvelle Revue française, frondeuse et insoumise, créée en 1909, à Paris, par un groupe de six écrivains libres de toute doctrine.
La NRF a donc cent ans. L’âge vénérable de cette vieille dame, reine des lettres francophones, est aujourd’hui célébré à Genève, avant Paris, au travers de cette exposition mise sur pied par Gallimard, éditeur de la revue.
Cent pièces environ (manuscrits, dessins, correspondances…), pour la plupart inédites, issues des archives de la revue et des Editions Gallimard, témoignent d’un passé littéraire prestigieux et d’un présent toujours en marche.
Responsable, chez Gallimard, des fonds patrimoniaux et commissaire de l’exposition, Alban Cerisier nous parle ici de la NRF, de son audience, de son impact et de ses liens avec la Suisse. Entretien.
swissinfo: Etonnement, ce n’est pas Paris que Gallimard a choisi pour le vernissage de cette exposition, mais Genève. Pourquoi?
Alban Cerisier: Pour plusieurs raisons. D’abord, le symbolisme du lieu, en l’occurrence la Fondation Bodmer consacrée à l’histoire de l’imprimé et du patrimoine écrit. En la matière, elle est l’un des espaces culturels les plus riches d’Europe.
Ce choix nous semblait donc largement justifié, d’autant que les piliers de la Fondation, comme Homère, Dante, Shakespeare, Goethe… ont nourri la réflexion critique des créateurs de la NRF, Gide en premier. Nous avons donc estimé que c’était là une belle occasion pour mettre l’accent sur une certaine continuité littéraire.
Autre raison: Genève et les relations privilégiées que le milieu de la NRF entretient avec cette ville depuis le début du siècle dernier. A commencer par les rencontres entre André Gide et Charles-Ferdinand Ramuz. Sans compter l’exil à Genève, en 1918, de Jacques Rivière, un des directeurs de la NRF, qui, depuis la Suisse, a mené sa réflexion sur l’avenir de la revue au sortir de la Première Guerre. C’est donc là un réseau de complicités qui tout au long du XXe siècle a scellé l’histoire littéraire franco-helvétique.
Swissinfo: En parcourant l’exposition, on s’aperçoit qu’il y a un nom suisse qui revient régulièrement dans les pièces présentées, celui du romancier genevois Charles-Albert Cingria (1883-1954). Pourquoi ce privilège?
A.C.: Il faut dire que Cingria fut l’un des piliers de l’esprit NRF. Il incarnait la façon dont cette revue se voyait: inattendue, inopportune, fuyant toute pensée dogmatique. Il y a alors chez Cingria une sorte de folie douce, une fantaisie saugrenue, un souffle nouveau qui évite à la NRF tout intellectualisme.
De surcroît, Cingria amène avec lui une forme de modestie que l’on retrouvera plus tard chez cet autre grand poète romand Philippe Jaccottet, lui aussi publié à la NRF. Chacun à sa manière a apporté à la revue sa vision d’une littérature inséparable du monde, très proche de la réalité.
swissinfo: L’ambition de la NRF ne se limite pas aux auteurs francophones. La revue a également fait connaître des grands noms de la littérature universelle, comme Faulkner, Conrad ou Joyce. A-t-elle aujourd’hui la même audience internationale qu’il y a 30 ou 40 ans?
A.C.: Elle est achetée régulièrement à l’étranger (Japon, Etats-Unis, Corée…), où l’on trouve d’ailleurs bon nombre de ses abonnés. Mais son audience n’est nullement comparable à ce qu’elle fut entre les années 1920 et 1960.
Je préciserai que c’est le cas de l’ensemble des revues littéraires paraissant aujourd’hui. Il y a d’ailleurs eu ces derniers temps une remise en cause de ce genre de publications dont l’importance s’est réduite avec la surproduction éditoriale.
swissinfo: L’Internet et la multiplication des supports médiatiques font-ils, d’après vous, de l’ombre à une revue comme la NRF?
A.C. : L’Internet ne nuit pas réellement à la revue aujourd’hui. Ce qui a changé chez les lecteurs depuis plusieurs années maintenant, c’est la perception qu’ils ont de la critique littéraire. Celle-ci se reporte de plus en plus vers le magazine.
Une grande partie des auteurs de la NRF publient également dans les journaux de leur époque. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi. Ce qu’on peut regretter en revanche, c’est la place et l’importance accordées à la critique. Elles sont de plus en plus limitées. On ne peut pas écrire dans «L’Express» ou dans «Le Nouvel Observateur» comme on écrit chez nous. Ce serait impensable.
swissinfo: Pourriez-vous imaginer, par exemple, qu’un jeune lecteur, aussi féru soit-il de littérature, confonde votre illustre sigle avec celui d’un jeu électronique?
A.C.: Ce serait bien dommage, mais ça se peut, en effet. Du fait du rétrécissement de son audience, comme je vous le disais, la NRF a perdu une certaine prise sur la vie intellectuelle francophone, mais cela ne veut pas dire que sa force s’est élimée. La revue tient sur une foi qui l’a toujours guidée et qui consiste à penser que la littérature a un avenir.
Interview swissinfo, Ghania Adamo
«En toutes lettres… Cent ans de littérature à la NRF», exposition présentée à la Fondation Martin Bodmer, Genève. Jusqu’au 12 avril.
A signaler: la parution d’un numéro anniversaire de la NRF (no588), février 2009, et du livre d’Alban Cerisier «Une histoire de la NRF», Gallimard.
Grands auteurs. La Nouvelle Revue française a été fondée à Paris en 1909 par un groupe de six écrivains: Jean Schlumberger, Henri Ghéon, André Ruyters, Marcel Drouin, Jacques Copeau et André Gide leur chef de file. Très vite, elle publie de grands auteurs: Alain Fournier, Guillaume Apollinaire, Jean Giraudoux, Marcel Proust, Paul Valéry…
Auteurs suisses. A ces noms viendront s’ajouter ceux d’auteurs suisses comme Ramuz et Cingria, puis, plus tard, Philippe Jaccottet et Jean Starobinski. Elle fait connaître, par ailleurs, des écrivains non francophones, européens ou américains.
Coup d’arrêt. La Première Guerre mondiale disperse les auteurs, et la revue s’arrête en 1914 pour reprendre en 1919. Deuxième Guerre et deuxième arrêt en 1945. Interdite à la Libération pour «collaborationisme», elle reparaît en 1953.
4 fois par année. Un esprit gouverne la revue: l’imprévu. Elle reste ouverte à tous les tons et à tous les genres.De nombreux directeurs se sont succédé à sa tête, dont l’actuel Michel Braudeau. Mensuelle au départ, elle est aujourd’hui trimestrielle. Son tirage: entre 2500 et 3000 exemplaires.
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.