«À quoi sert la Genève internationale si l’on se contente du rôle de messager?»

Le ministre suisse des Affaires étrangères Ignazio Cassis rencontre le président iranien Hassan Rouhani le 7 septembre à Teheran. Keystone / President Office Handout

Le conseiller aux États (chambre haute du parlement) Thomas Minder s’est rendu en Iran le week-end dernier avec la délégation suisse. Il accompagnait le ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, dans sa tournée diplomatique de trois jours. Thomas Minder est convaincu que le rôle de médiateur de la Suisse peut encore être renforcé dans cette région du monde. Entretien.

Ce contenu a été publié le 09 septembre 2020 - 18:32

swissinfo.ch: Quel bilan tirez-vous de cette visite en Iran?

Thomas Minder: La situation est tendue, mais la Suisse est prédestinée à jouer les médiateurs. Elle peut y parvenir. Pas forcément en intervenant directement auprès du plus haut chef de l’État, mais en passant par exemple par le ministre de l’Économie.

On oublie souvent que le contexte est bien plus large que celui du conflit entre l’Iran et les États-Unis. La République islamique n’a plus aucune relation avec l’Arabie saoudite, car les deux nations se livrent une guerre par procuration au Yémen. La Suisse a aussi des mandats de puissance protectrice dans ce contexte, les parties font confiance à notre pays neutre pour assurer la médiation dans ce conflit.

Est-ce que vous avez avancé dans ces dossiers?

Les gens discutent et expriment leur volonté, mais il faut davantage de courage pour amener l’Iran et les États-Unis à la table des négociations, il faut être plus proactif. Jusqu’à présent, la Suisse n’a pas joué de rôle actif de médiateur, elle s’est contentée de transmettre les messages.

La fonction de l’ambassade suisse à Téhéran peut toutefois être développée. Nous avons une bonne réputation auprès du peuple iranien et du monde politique. Nous représentons les intérêts des États-Unis sur place et nous entretenons de bonnes relations avec ce pays. Nous devrions prendre davantage les choses en main. À quoi sert la Genève internationale si l’on se contente du rôle de messager?

La visite d'Ignazio Cassis en Iran 

Le ministre suisse des Affaires étrangères Ignazio Cassis s'est rendu en Iran avec une délégation suisse du 5 au 7 septembre 2020. Cette visite officielle a eu lieu dans le cadre des célébrations des 100 ans de la présence diplomatique suisse en Iran. 

Les discussions ont porté sur les relations bilatérales et les mandats de puissance protectrice de la Suisse. Depuis 1980, la Suisse représente également les intérêts des États-Unis en Iran. En 2017, la Suisse a repris les mandats de puissance protectrice pour l'Iran en Arabie saoudite et pour l'Arabie saoudite en Iran. Depuis 2019, elle représente également l'Iran au Canada. 

End of insertion

Mais c’est un dossier délicat, il ne s’agit pas uniquement de politique?

Nous pouvons bien sûr parler durant cent ans des droits humains à l’Iran. Oui, c’est totalement fou ce qui se passe là-bas. Mais nous ne pouvons pas progresser ainsi, encore moins dans l’ère de Trump avec un renforcement des sanctions et des punitions sévères lors de violations.

Alors, comment faire?

La Suisse a déjà deux canaux ouverts. Nous avons le droit d’exporter des produits médicaux et de la nourriture pour bébés. Peut-être parviendrons-nous à débloquer un troisième canal, à petits pas. Je ne parle pas d’une levée des sanctions ou d’un libre échange, mais je pense que l’économie est la bonne voie à suivre. Une feuille de route pour l’Iran ne suffira pas à la Suisse sur le long terme.

La Suisse a donc une feuille de route? Que contient-elle?

Il y a 12 éléments inscrits et l’on évolue millimètre par millimètre.

Par exemple?

La Suisse n’a pas de stratégie avancée dans le dossier Iran-Arabie saoudite. On s’est retrouvé très proche d’avoir la représentation des intérêts saoudiens dans une ville et celle des USA dans une autre.

Où est-ce que ça coince?

Il faut plus de volonté. On le sent bien avec le ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis: de par son parti, il est un représentant des entreprises, mais en Iran il devait encore se concentrer davantage sur l’économie. L’aspect humanitaire suivra. À mon avis, les prédécesseurs de Cassis étaient trop passifs ou trop fixés sur les droits humains. Il est pourtant clair que les gens n’acceptent de négocier que s’il s’agit d’intérêts économiques.

Thomas Minder (second depuis la gauche) avec Ignazio Cassis (à droite) à l'ambassade de Suisse à Teheran. EDA Mediendienst

Comment se portent les entreprises suisses sur place?

Elles maintiennent leur position. Un représentant d’une société suisse cotée en bourse m’a confié: «Nous sommes ici, mais nous ne faisons rien.»

Est-ce que tout est à l’arrêt avec les sanctions américaines?

Non, le pays fonctionne, les étals sont remplis et les bazars aussi. On ne doit pas croire que les sanctions ont un effet. Il existe une économie parallèle. Nous avons conduit une Mercedes neuve, sommes passés devant un magasin Samsung et un magasin Lego. Les dirigeants iraniens, jusqu’au guide suprême Ali Khamenei, utilisent des produits Apple.

Nous avons vu circuler des marchandises Nestlé, des Kitkats et du Nespresso. Le café n’est pas un bien humanitaire, mais il parvient à trouver son chemin jusque-là. C’est un problème, car Nestlé n’a aucun intérêt à voir ses produits vendus sur le marché gris. Pourtant, aucune entreprise sérieuse ne tentera de faire des affaires en Iran tant que cette pratique sera illégale. Les États-Unis punissent durement celles qui s’y hasardent.

Après trois jours dans des hôtels de luxe et des limousines: pensez-vous vraiment que votre vision de l’économie iranienne soit exhaustive?

J’ai aussi parlé avec les gens. Le pays fait évidemment face à une incroyable inflation, les importations parallèles font augmenter les prix des marchandises et le marché noir ne rapporte aucun impôt.

Je suis convaincu que ce n’est qu’en levant ces satanées sanctions qu’il sera possible de discuter davantage des droits humains et de l’État de droit. Mais de nombreuses voix s’élèvent pour critiquer le dialogue et le commerce avec l’Iran. Elles affirment: les droits humains d’abord, le reste ensuite. Attendons donc encore cent années supplémentaires.

Il y a déjà une vaste opposition dans le pays, des émeutes, des manifestations devant le bâtiment du parlement, des attentats à la bombe. Le soulèvement du peuple ne doit pas être ignoré. Et nous, les Suisses, nous ne restons pas les bras croisés. Nous avons parlé de beaucoup de choses: la question de la peine de mort pour les individus mineurs, par exemple, a beaucoup progressé. Mais le processus est lent.

Quelle impression avez-vous de la diplomatie suisse et de notre ministre des Affaires étrangères?

Bons, multilingues, aussi avec le Farsi, excellents. Mais ils sont diplomatiques. Je suis un entrepreneur. Je m’imagine qu’après quatre jours passés ensemble dans un tel pays avec une si bonne réputation et autant de réunions de haut niveau, on s’assied autour d’une table et on signe, au minimum, une déclaration d’intentions.

Comment savez-vous que la Suisse a si bonne réputation?

On le sent et on l’entend partout. Par exemple: nous avons rencontré des parlementaires iraniens qui viennent de créer un groupe parlementaire Iran-Suisse.

Mais le parlement iranien n’est pas élu démocratiquement…

Bien sûr que non. Les candidats sont présélectionnés et approuvés par le Conseil des gardiens de la Constitution. Nous pourrions aussi aborder cette question, mais je n’en vois pas ici l’intérêt. Nous ne sommes pas obligés de parler d’abord de démocratie, nous pouvons aussi engager un dialogue à un niveau plus modeste en évoquant la gestion de l’eau ou la sylviculture.

Y a-t-il des projets en cours?

J’ai mentionné la problématique aux chercheuses et aux chercheurs, aux parlementaires et au ministre des Affaires étrangères. L’Iran a un gros problème de sécheresse, ses forêts se meurent et nous avons tant de connaissances en matière de bostryche et de sylviculture. Nous avons déjà fait des essais en Éthiopie avec nos châtaigniers tessinois, car cet arbre résiste très bien à la sécheresse.

Le ministre iranien des Affaires étrangères m’a donné raison et veut maintenant ouvrir ce dossier.

Partager cet article