Navigation

L’entreprise suisse de biotechnologie qui remet en question le modèle des antibiotiques

Les nouveaux antibiotiques ont tendance à être réservés comme dernière ligne de défense et utilisés pendant de courtes périodes afin d'éviter toute résistance. © Keystone / Gaetan Bally

L’entreprise familiale Debiopharm estime que si nous voulons éviter une autre pandémie, il est temps de considérer les médicaments vitaux non comme des produits à vendre en quantité, mais plutôt comme des assurances. Le modèle actuel dissuade de nombreux laboratoires d’investir dans le développement de nouveaux antibiotiques.

Ce contenu a été publié le 26 octobre 2020 - 10:11

Depuis plus de 40 ans dans les affaires, Thierry Mauvernay sait reconnaître une opportunité. Mais les antibiotiques n’en sont pas une. «Ils n’offrent pas de perspectives commerciales», dit tout simplement le président de Debiopharm.

Les problèmes du marché des antibiotiques sont connus depuis des années. Le coût élevé des recherches pour créer des produits qui seront vendus à des prix relativement bas sur une courte durée incite les grands laboratoires à renoncer à investir dans le développement de nouveaux médicaments. Même les universitaires évitent de se lancer dans des recherches en ce domaine.

Mais Thierry Mauvernay ne veut pas que son entreprise abandonne la quête de nouveaux antibiotiques. «Je ne veux pas voir émerger une pandémie bactérienne et devoir me dire que nous aurions pu faire quelque chose», a-t-il déclaré à swissinfo.ch sur le site de production de Debiopharm à Martigny, en Valais.

Toutefois, les risques augmentent. Les grands laboratoires pharmaceutiques sont toujours plus nombreux à abandonner le développement de nouveaux antibiotiques. Par conséquent, le nombre des partenaires potentiels capables de produire et de commercialiser un tel médicament développé par Debiopharm diminue également.

Bien qu’habitués à travailler en coulisses, les responsables de l’entreprise de biotechnologie demandent maintenant à la Suisse et à d’autres États de s’attaquer avant qu’il ne soit trop tard aux problèmes qui affectent le marché des antibiotiques.

Recherches risquées

Debiopharm est toutefois dans une position plus enviable que de nombreuses autres entreprises actives dans le domaine. Elle a non seulement des moyens financiers, mais en plus elle n’est pas dépendante des actionnaires. «Nous pouvons prendre des risques que d’autres ne peuvent pas prendre», dit Thierry Mauvernay, qui a repris la compagnie des mains de son père en 2001.

L’an dernier, au moins deux start-ups actives dans les antibiotiques ont déposé leur bilan. L’une d’elles, Achaogen, n’est pas parvenue à réunir suffisamment de fonds pour survivre alors qu’elle était en train de développer un antibiotique capable de traiter des infections complexes des voies urinaires.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que 10 millions de personnes pourraient mourir chaque année dans le monde vers 2050 si de nouveaux antibiotiques ne sont pas mis sur le marché. Les experts soulignent en outre que la pandémie de coronavirus ne fait qu’aggraver les choses en raison de longs séjours hospitaliers qui accroissent les risques d’infections bactériennes secondaires. Malgré cela, peu d’entreprises se risquent dans ce domaine et celles qui le font sont souvent confrontées à des problèmes de liquidités.

Pour sa part, Debiopharm a déjà investi plusieurs centaines de millions de francs dans la recherche de réponses à trois des neuf agents pathogènes pour lesquels l’OMS estime qu’il est le plus urgent d’agir. Le développement d’un nouvel antibiotique coûte normalement autour d’un milliard de francs sur une période de 10 à 15 ans et le taux de succès est de 10 à 15%. Debiopharm estime qu’elle sera en mesure de mettre un nouvel antibiotique sur le marché d’ici quatre ans.

Les architectes de l’industrie pharmaceutique

Contrairement à d’autres sociétés biotechnologiques, Debiopharm ne réalise pas de grandes découvertes scientifiques et ne vend pas de médicaments vedettes. Mais elle a trouvé une niche dans une zone moins spectaculaire au centre de la chaîne d’approvisionnement.

Cette société fondée en 1979 fonctionne selon le principe suivant: «pas de recherche, uniquement du développement». Debiopharm identifie des recherches prometteuses aux premiers stades de leur développement, en acquiert les droits ou les achète, développe les molécules puis les vend à des entreprises pharmaceutiques plus grandes qui les distribuent et les commercialisent.

Thierry Mauvernay décrit sa société comme «des architectes de l’industrie pharmaceutique» dans la mesure où elle externalise différentes étapes de la chaîne pharmaceutique. Elle traque en permanence de nouvelles molécules dans le monde entier et examine en moyenne 600 opportunités par année qui, en général, ne débouchent que sur un seul contrat. Elle dépense ensuite un environ un milliard de dollars sur 10 à 15 ans pour le développement, y compris les essais cliniques. Parmi ses partenaires figurent de grands laboratoires tels que Takeda, Pfizer et Sanofi.

Mais de plus en plus de géants pharmaceutiques abandonnent la recherche et le développement dans ce domaine, à l’exemple de Novartis et GSK. Debiopharm doit se demander toujours davantage si elle pourra récupérer ses investissements.

«Si nous mettons ces antibiotiques sur le marché, il est possible qu’aucune grande société n’en veuille», déclare à swissinfo.ch Bertrand Ducrey, CEO de Debiopharm International et vice-président principal du Debiopharm Group.

Le mois dernier, une coalition de 23 grands laboratoires pharmaceutiques comprenant Novartis et Roche a lancé un fonds d’un milliard de dollars destiné à mettre de nouveaux antibiotiques à disposition des patients. Debiopharm fait partie des entreprises suisses qui pourraient en bénéficier, aux côtés de Bioversys et Polyphor. «C’est bien d’investir dans la recherche, mais ce serait plus efficace si ces entreprises continuaient à s’engager dans le développement d’antibiotiques et nous aidaient à trouver un modèle commercial qui fonctionne», dit toutefois Thierry Mauvernay.

Coussin financier

Si Debiopharm entend poursuivre ses recherches dans le domaine des antibiotiques, c’est en partie parce qu’elle peut se le permettre. À côté des maladies infectieuses, elle est également très active dans l’oncologie qui rapporte davantage.

Sept des 14 médicaments qu’elle a dans son pipeline sont destinés au traitement du cancer. Ils comprennent notamment le xevinapant, un produit contre le cancer de la tête et du cou auquel l’agence américaine de contrôle des médicaments FDA a accordé le statut de «médicament révolutionnaire», ce qui accélère les examens réglementaires. «Sans les revenus de l’oncologie, nous ne pourrions pas mettre des antibiotiques sur le marché», relève Bertrand Ducrey.

En 2006, Thierry Mauvernay a en outre pris l’initiative de créer un fonds d’investissement de 150 millions de francs qui a financé toute une série d’entreprises, dont une école bilingue en Suisse, une société de diagnostic au Québec et une chaîne de boulangeries en France. Et il y a quelques semaines, Debiopharm s’est associée à une levée de 10 millions d’euros dans le cadre d’un financement de série A pour la start-up belge Oncomfort qui utilise l’hypnose et la réalité virtuelle pour soulager les douleurs et les angoisses des patients.

Épargner pour les mauvais jours

Même si Debiopharm ne prévoit pas de lâcher les antibiotiques, elle estime qu’il est urgent d’assainir ce marché. «Les bons antibiotiques sont ceux que vous ne vendez pas. Ils constituent une forme de protection. Mais comment développer quelque chose si vous ne le vendez pas? Qui est prêt à investir là-dedans?», demande Thierry Mauvernay.

Les gouvernements et les organisations caritatives ont cherché à stimuler l’activité en assumant les coûts initiaux de recherche, mais ce n’est pas une solution à long terme. Et demander aux gens de payer bien plus cher leurs antibiotiques pourrait bien les rendre inabordables pour les masses.

Les responsables de Debiopharm estiment que les pays devraient commencer à considérer les antibiotiques comme une forme d’assurance – une argumentation que soutiennent également des économistesLien externe et certains spécialistes de la santé publique. Ils comparent les antibiotiques aux airbags des voitures ou aux contrats de défense pour des armes et des tanks qui restent dans les entrepôts en prévision d’une guerre. «Vous les achetez dans l’éventualité où vous en auriez besoin. Mais vous espérez que vous n’aurez pas à les utiliser», explique Thierry Mauvernay.

Les systèmes publics de santé paieraient des primes régulières et pourraient utiliser les antibiotiques en cas de besoin. Cela permettrait de dissocier les recettes des entreprises pharmaceutiques du volume d’antibiotiques vendus, tout en continuant à inciter les laboratoires à en développer.

Le Royaume-Uni a commencé cet été à tester un modèle similaireLien externe pour deux antibiotiques. Aux États-Unis, deux sénateurs ont déposé le projet PasteurLien externe prévoyant de payer les entreprises à l’avance en échange d’un accès illimité à leurs antibiotiques. En Suisse, des propositionsLien externe analogues n’ont pas rencontré beaucoup d’écho auprès des responsables de la santé.

Il est toutefois peu probable que des mesures au niveau des pays soient suffisantes. L’épidémie de coronavirus a permis au public de réaliser l’urgence de répondre aux menaces sur la santé publique, remarque Thierry Mauvernay, mais elle a aussi montré combien il est difficile d’unir les différents pays autour d’un objectif commun. «Pour changer le marché, il faut que les pays se montrent solidaires, dit-il. Je ne suis pas sûr que ce soit réaliste à l’heure actuelle.»

Partager cet article

Joignez-vous à la discussion

Avec un compte SWI, vous avez la possibilité de faire des commentaires sur notre site web et l'application SWI plus.

Connectez-vous ou inscrivez-vous ici.