Six choses à retenir de la bataille autour de l’initiative SSR
Les Suisses ont largement rejeté ce dimanche l’initiative qui demandait de réduire la redevance radio-TV à 200 francs. Mais cette nouvelle bataille autour de l’audiovisuel public laissera des traces. Analyse.
1. Les Suisses de l’étranger n’ont pas été pris pour cible
La majorité des Suisses de l’étranger peut se montrer satisfaite du résultat de ce dimanche. Dans le dernier sondage de la SSR, la diaspora se prononçait à 58% contre l’initiative; seuls 37% de ses membres l’approuvaient.
Les Suisses de l’étranger ont également été épargnés durant cette campagne, contrairement à ce qui s’était produit en 2024 lors de la votation sur la 13e rente AVS. Là encore, il aurait été facile de les prendre pour cible et de les présenter comme des privilégiés: ils bénéficient de l’offre de Swissinfo, produite sur mesure pour leurs besoins, et peuvent accéder par satellite à l’intégralité des contenus de SRF, RTS, RSI et RTS en versant un montant inférieur à la redevance.
Cette contribution de la SSR dans le cadre de son mandat pour l’étranger doit permettre aux plus de 200’000 Suisses de l’étranger disposant du droit de vote et d’éligibilité de rester pleinement informés en vue d’exercer leurs droits politiques. Il s’agit d’une mission classique de service public. Ceux qui vivent à l’étranger y sont peut-être d’autant plus sensibles que de nombreuses régions dans le monde font actuellement face à une crise des médias. En comparaison internationale, le paysage médiatique suisse reste diversifié et solide.
Contrairement à la votation de 2015 sur la loi sur la radio et la télévision (LRTV), qui s’était jouée à un cheveu (50,08%), le résultat est cette fois suffisamment clair. Personne n’a besoin de sortir sa calculette pour déterminer si l’initiative a échoué à cause des Suisses de l’étranger.
>> À regarder, les réactions à Berne des camps du «oui» et du «non» à l’initiative au moment des premiers résultats:
2. La Suisse s’est fait l’écho d’une réalité que connaissent de nombreux pays
Le débat suisse sur l’audiovisuel public s’inscrit dans une dynamique internationale de fragilisation croissante des médias publics. Dans de nombreuses démocraties occidentales, les gouvernements s’en désengagent financièrement: en France, l’audiovisuel public a vu son budget diminuer de 162 millions d’eurosLien externe (146 millions de francs) en deux ans, tandis qu’au Royaume‑Uni, la BBC a mené un vaste plan d’économiesLien externe sous la pression politique et budgétaire.
Parallèlement, les services publics de l’information sont devenus des cibles privilégiées dans les luttes d’influence partisanes. On les accuse de partialité ou de proximité idéologique, ce qui nourrit leur mise sous pression. Aux États-Unis, le président américain Donald Trump tente par exemple de réduire au silence Voice of America, la voix de l’Amérique dans le monde, qu’il qualifie d’«élément inutile de la bureaucratie fédérale».
Cependant, dans les régimes autoritaires, la tendance inverse prévaut. Depuis le début des années 2000, la Russie, la Chine ou encore l’Iran ont investi massivement dans des appareils de propagande destinés à contrôler l’information et à affaiblir les contre‑pouvoirs médiatiques. Dans ce contexte, l’existence d’un service public indépendant est essentielle pour garantir un accès à une information fiable et maintenir un espace de démocratie pluraliste.
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L’initiative SSR visant à réduire la redevance audiovisuelle est clairement refusée
3. L’UDC n’a pas convaincu en tant que chantre du pouvoir d’achat
L’Union démocratique du centre avait fait de la défense du porte-monnaie des ménages l’argument central de son initiative visant à réduire drastiquement la redevance radio‑TV. La majorité du peuple n’a toutefois pas été convaincue: selon les sondages d’avant‑vote, elle estimait plutôt que le rapport qualité‑prix des programmes était correct.
La crainte de devoir payer davantage pour accéder, par exemple, au sport ou aux séries que la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) n’aurait plus pu proposer, a même pris le dessus.
L’UDC elle-même ne semblait pas vraiment y croire: elle a engagé des moyens relativement modestes (1,5 million de francs) pour sa campagne. À l’inverse, les adversaires du texte ont investi près de 4 millions de francs et mobilisé pas moins de 35 organisations issues des milieux culturels, sportifs et scientifiques, reflétant la diversité des soutiens de la SSR – mais aussi, dans certains cas, leur dépendance financière au service audiovisuel public.
4. Albert Rösti a confirmé son habileté politique
C’est une victoire majeure, une double victoire même, pour Albert Rösti, le conseiller fédéral UDC en charge des médias. Lorsqu’il était encore parlementaire, Albert Rösti figurait parmi les promoteurs de l’initiative «200 francs, ça suffit».
Plus tard, lorsqu’il est devenu conseiller fédéral, il a dû quitter le comité d’initiative – tout en devenant l’architecte d’un contre-projet particulièrement musclé. La baisse de la redevance prescrite par Albert Rösti, de 335 francs aujourd’hui à 300 francs dès 2029, contraint la SSR à un programme d’économies ambitieux. Au total, en y ajoutant les pertes de rentrées publicitaires, le budget de la SSR diminuera de 17%.
En tant que ministre des médias, Albert Rösti a ainsi pu préserver sa crédibilité au moment de combattre sa propre initiative. Et pourtant, il parvient aussi à atteindre son objectif initial: la SSR sera amaigrie et les entreprises bénéficieront d’un allègement fiscal. Albert Rösti a par ailleurs déjà annoncé qu’il entendait surveiller de près que la SSR remplisse, à l’avenir, correctement son mandat et assure une couverture politiquement équilibrée.
Albert Rösti se hisse ainsi au rang de grand maître de la mécanique politique suisse. Sur le plan idéologique, il n’a jamais dévié de son objectif, mais il s’est montré flexible dans la manière de l’atteindre. Il a utilisé toutes les cartes que lui offraient ses différentes casquettes et a obtenu le maximum de ce qui était politiquement réalisable.
5. Les attaques répétées contre la SSR laissent des traces
Si la majorité des Suisses ont soutenu ce dimanche la SSR, le désamour d’une partie de la population vis-à-vis des médias de service public demeure. Il n’est d’ailleurs pas nouveau: l’initiative «200 francs, ça suffit» est la sixième attaque contre la redevance à échouer depuis 1982.
Même si elles ne sont pas couronnées de succès, les attaques contre la SSR laissent des traces. Sans l’initiative «No Billag» de 2018 – refusée à près de 72% des voix – et celle de ce dimanche, le montant de la redevance n’aurait sans doute pas fondu aussi rapidement: alors qu’il a atteint un pic à 462 francs en 2007, il ne se montera plus qu’à 300 francs en 2029, soit une baisse de 35% en 20 ans.
Pour y faire face, la SSR s’est engagée, bien avant la votation, dans le plus vaste projet de restructuration de son histoire. Economiser 17% du budget sans trop toucher à la substance relève de la gageure pour une institution de la taille de la SSR, soumise à de nombreuses contraintes linguistiques et fédéralistes.
Malgré les réformes déjà engagées, Susanne Wille, la directrice de la SSR, doit concrétiser rapidement sa promesse d’un service public audiovisuel plus centralisé, plus efficient et à l’écoute des besoins des utilisateurs. Au risque sinon de perdre le capital sympathie dont elle jouit auprès du monde politique et de se retrouver à nouveau sous la menace de coupes budgétaires encore plus drastiques.
6. La SSR doit prendre les critiques de ses détracteurs au sérieux
Durant la campagne, on a souvent entendu que la SSR serait trop à gauche ou trop «woke». Ces critiques doivent être prises au sérieux. La SSR doit refléter la société, dans toutes ses nuances et toutes ses composantes politiques. Sa mission n’est pas de faire du militantisme ou de combattre les schémas de domination.
A l’inverse, il serait erroné de céder aux pressions de la droite conservatrice, qui, comme dans d’autres pays, veut imposer son agenda politique jusque dans les rédactions.
Aucune institution en Suisse n’est autant scrutée que la SSR – si ce n’est peut-être l’armée. Les journalistes du service public sont sous observation permanente et les exigences qui leur sont imposées sont plus élevées que jamais. Mais c’est seulement à ce prix, celui d’une information véritablement impartiale et indépendante, que le service public pourra continuer à justifier sa raison d’être auprès de la population.
Texte relu et vérifié par Mark Livingston
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