Analyse humoristique des relations franco-suisses
Entre amour et aversion, les sentiments des Suisses envers le grand voisin français sont contrastés. Le journaliste lausannois Georges Pop fait le point sur ces relations dans un livre à la fois sérieux et goguenard. A déguster.
Les Suisses manquent-ils d’humour… ont-ils la pensée engourdie, comme le prétendent les Français? Voici un livre qui prouve le contraire, aussi drôle que sérieux. Très bien documenté, critique et railleur à souhait, Les Français ne sont pas Suisses bouscule, avec une plume acérée, quelques idées reçues sur les Helvètes et leur pays. Entretien avec son auteur Georges Pop.
swissinfo.ch: «Les Français ne sont pas Suisses». Faut-il les plaindre?
Georges Pop: Je pense que non, étant donné qu’ils ignorent nos qualités. Vous conviendrez qu’on ne peut pas être malheureux de ce qu’on ne connaît pas.
Journaliste suisse d’origine grecque et scénariste de bande dessinée, né à Athènes en 1955.
Après des études d’archéologie et d’histoire, il commence à travailler à l’AFP (Agence France Presse) au milieu des années 1970, puis à RTL. Il rejoint en 1979 la Radio Suisse romande (RSR), aujourd’hui RTS (Radio Télévision Suisse) où il est toujours journaliste.
Conjointement à ses activités journalistiques, il anime régulièrement, dans les années 1980-90, des chroniques et des émissions consacrées à la BD.
En 2004, il fonde BD-Force, atelier spécialisée dans la création de bandes-dessinées collectives, notamment pour des entreprises ou des associations.
Pendant plusieurs années, il est le Chancelier du Jury du Festival BD de Sierre.
swissinfo.ch: Vous dites justement que «le Français n’a pas les qualités requises pour devenir Suisse». Que mettez-vous sous le mot «qualités»?
G. P. : En tant que Suisses, nous sommes forgés par notre Histoire, par nos Institutions et par notre mentalité surtout: le sens du dialogue et du compromis. Nous savons nous accommoder. Prenez l’exemple des votations du 9 février dernier sur l’immigration massive. Eh bien, même les Suisses les plus contrariés par le verdict des urnes se sont vite mis au travail pour chercher des solutions au problème. Le Français, lui, privilégie les chocs frontaux. En témoignent les affrontements entre l’opposition et la majorité, les syndicats et le Patronat. Il n’en résulte rien de convainquant en général.
Comme vous le voyez, il ne s’agit donc pas de qualités humaines, car humainement nous ne sommes pas très différents de nos voisins, mais plutôt de caractéristiques historiques qui font notre identité. En somme, ce qui nous définit c’est l’esprit de résilience.
swissinfo.ch: A ce sujet vous écrivez: «Les Suisses ont une percutante faculté d’adaptation». D’où leur vient-elle?
G. P. : N’ayant ni mines, ni colonies, ni accès à la mer, la Suisse a beaucoup investi dans le travail qui a toujours été considéré ici comme une matière première. La France des 35 heures par semaine a du mal à le comprendre. Ses médias nous voient comme un peuple «besogneux». Et les Français s’étonnent que des Suisses puissent voter contre la réduction du temps de travail et la retraite anticipée. Il faut dire que la France sacralise plutôt l’emploi. Or l’emploi sans travail est une coquille vide.
swissinfo.ch: Sur un ton ironique, vous rappelez les «guéguerres» qui opposent aujourd’hui Suisses et Français. L’une d’elles est animée par le secret bancaire, instauré il y a fort longtemps pour protéger, dites-vous, un certain Louis XIV. Votre explication?
G. P. : Je n’invente rien, c’est une vérité historique. Lorsque Louis XIV révoqua l’Edit de Nantes en 1685, beaucoup de protestants français, qui constituaient alors une énorme force économique dans leur pays, trouvèrent refuge à Genève où ils ont prospéré. Par la suite, Louis XIV, roi extrêmement dispendieux, s’est tourné vers tous ceux qui pouvaient lui prêter de l’argent, dont ces protestants qu’il avait chassés auparavant. Bien sûr, ils l’ont aidé financièrement. Mais le roi, craignant le scandale, leur a demandé de rester très discrets sur leurs prêts. La République de Genève a dû alors instaurer le secret autour des transactions menées à la demande du roi.
swissinfo.ch: Il n’y a pas que Louis XIV. Vous dressez une galerie de portraits d’hommes politiques français (dont Napoléon Bonaparte) qui ont profité de la Suisse pour la repousser ensuite. Exception: François Mitterrand. «Il aimait la Suisse, et pour aimer la Suisse, il faut être cultivé», dites-vous. Pourquoi?
G. P. : Parce que notre singularité, ce sont nos institutions qui la font, comme je l’ai dit. Et celles-ci sont uniques. Je pense ici à notre démocratie directe qui nous donne la possibilité, plusieurs fois par année, de «gouverner» nos gouvernements cantonaux et notre Conseil fédéral. Cette chance extraordinaire que nous conservons, la plupart des Français l’ignorent ou alors ils en ont une vision très superficielle. Or Mitterrand connaissait très bien notre fonctionnement institutionnel, contrairement à certains politiciens français d’aujourd’hui qui colportent sur la Suisse des idées caricaturales. J’en veux pour preuve la réaction d’Arnaud Montebourg qui, suite au vote du 9 février, nous a décrit comme un petit club de lepénistes replié sur lui-même, alors que la Suisse compte un quart environ de population étrangère.
swissinfo.ch: Dans un registre plus léger, vous comparez La Marseillaise et le Cantique suisse. L’hymne français est va-t-en guerre alors que l’helvétique est «un lyrique vade-mecum qui aspire à organiser rationnellement la journée du citoyen», dites-vous. Cinglant, non?
G. P. : Je suis plutôt réaliste. Après tout, l’hymne suisse ne propose-t-il pas de se lever avec le soleil, de prendre soin de ses petites affaires, de se coucher loin du bruit de la vallée? Bref, il y a là toute une philosophie de vie qui valorise le sérieux et nous rattache au fondement même de notre Etat: le respect du repos, l’amour de la nature, de la lumière et surtout du travail qui nous vient du protestantisme. Ceci dit, je regretterais que l’on supprime l’hymne actuel, comme certains l’ont proposé. Si on le supprimait, par quoi le remplacerait-on? Par le Cantique du mondialisme?
swissinfo.ch: A propos de protestantisme, vous citez Calvin: «Le travail confère aux hommes une dignité universelle». Transposé en France, quel effet ce précepte produirait-il?
G. P. : L’effet d’une bombe! Pour s’en convaincre, il suffit de voir les réactions ironiques des Français, et surtout de leurs syndicats, face au célèbre conseil de Nicolas Sarkozy, adressé à la population: «Travaillez plus pour gagner plus». Ces mots reprennent de façon moderne et raccourcie la phrase de Calvin, mais sans son contexte spirituel. Imaginez un peu Calvin s’adressant avec les mots de Sarkozy aux Français d’aujourd’hui! Eh bien, on le traiterait de réactionnaire.
swissinfo.ch: Franchement, n’êtes-vous pas chauvin dans votre livre?
G. P. : N’ai-je pas le droit de l’être? Regardez nos voisins français, et même allemands ou italiens, ils sont bien plus chauvins que nous lorsqu’il s’agit de football par exemple. Je crois que contrairement au Français, le Suisse a le chauvinisme discret, et non impérial. Je veux dire par là que les élites françaises pensent avoir une vocation universaliste, avec des valeurs bonnes pour le monde entier. Cet état d’esprit nourrit un chauvinisme que la Suisse ne connaît pas.
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