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Comment se saisir du «séparatisme islamiste» en Suisse

Le président Emmanuel Macron veut débarrasser la France des «société parallèle» de musulmans radicaux opposés aux valeurs laïques de la république. Copyright 2020 The Associated Press. All Rights Reserved

Le président français est sur tous les fronts pour lever les malentendus suscités par son plan contre «le séparatisme islamiste». La Suisse peut-elle s’en inspirer pour contenir les tentations djihadistes en son sein? Éléments de réponse avec Mallory Schneuwly Purdie, sociologue des religions.

Ce contenu a été publié le 10 novembre 2020 - 15:13

C’est après une attaque meurtrière près des anciens locaux de Charlie Hebdo qu’Emanuel Macron annonce le 2 octobre dernier un plan permettant d’éteindre les foyers islamistes et de favoriser un culte musulman respectueux des valeurs communes d’une «République indivisible, laïque, démocratique et sociale», comme le stipule l’article premier de la constitution française.

Alors que l’indignation commençait à bruire dans certains pays musulmans (notamment l’influente mosquée Al-Azhar au Caire), un terroriste a décapité au couteau un professeur d’histoire-géo sortant de son collège à Conflans-Sainte-Honorine, une commune proche de Paris. Samuel Paty s’appliquait depuis des années à déminer le terrain des caricatures auprès de ses élèves. Suivent deux autres attaques meurtrières à Nice et dans la capitale autrichienne le 2 novembre dernier. Dans le cadre de l’enquête sur cette fusillade qui a tué quatre personnes et blessés 22 autres, deux jeunes suspects ont été arrêtés à Winterthour, une ville du canton de Zurich qui avait dû fermer une mosquée en lien avec des réseaux djihadistes.

Dans le même temps, Emmanuel Macron s’est employé à convaincre les pays musulmans que son plan ne visait pas une communauté religieuse, mais bien les terroristes qui s’en réclament. Des explications que le président français a détaillées lors d’une longue interview accordée à la chaine qatarie Al Jazeera.

Dans quelle mesure la Suisse est-elle concernée? swissinfo.ch s'est entretenu avec Mallory Schneuwly Purdie, sociologue des religions et maître-assistante au Centre Suisse Islam et Société de l’Université de Fribourg.

swissinfo.ch : Quelles sont les différences fondamentales entre les modèles français et suisse dans le rapport de l’État aux religions?

Mallory Schneuwly Purdie : Juridiquement, la Suisse n’est pas un pays laïc. Par contre, les républiques des cantons de Genève et de Neuchâtel le sont. La régulation des relations entre l’État et les communautés religieuses est de la responsabilité des cantons, qui reconnaissent les Églises catholiques et protestantes comme institutions de droit public. Pour les autres communautés religieuses, les cantons organisent individuellement les relations. C’est un système très différent du centralisme et de la laïcité françaises. Si l’on ne peut parler de laïcité d’un point de vue juridique, la Suisse connait en revanche une laïcité culturelle. En d’autres termes, l’État s’engage à être neutre confessionnellement tout en garantissant aux citoyens leur liberté religieuse. Il y a ainsi une différence fondamentale entre les deux pays, et la Suisse reconnait davantage la contribution des Églises historiques chrétiennes à la construction du vivre ensemble…

La France, elle, ne reconnait aucun culte, aucune religion. Aucune n’ayant droit à des aménagements différents. Du coup, l’État en France ne subventionne aucune communauté religieuse. Elles doivent donc être autonomes financièrement.

En Suisse, l’État prélève l’impôt ecclésiastiques et le redistribue à l’avantage des communautés religieuses reconnues.

Quelles sont les autres différences que vous observez?

Les communautés musulmanes en Suisse sont plus diverses qu’en France ou en Grande-Bretagne. Elles sont majoritairement composées de personnes des Balkans, puis de Turquie, du Maghreb, du Moyen-Orient et d’Afrique sub-saharienne. Rien qu’au niveau des Balkans, il y a une pluralité: les musulmans proviennent ainsi du Kosovo, d’Albanie, de Macédoine du Nord, de Bosnie-Herzégovine ou du Sud de la Serbie.

L’urbanisation joue aussi un rôle. D’une part, parce que la Suisse a encore des villes à taille humaine et d’autre part, en raison de la diversité des populations musulmanes. Ce qui freine la constitution de quartiers qui deviendraient des communautés linguistiques ou culturelles. Cependant, il ne faut pas nier qu’on a également en Suisse certains quartiers en marge de pôles urbains comme à Genève, à Lausanne, à Winterthur, à Zurich, à Saint-Gall ou à Bâle dans lesquels peuvent émerger des enclaves communautaristes.

Ces enclaves représentent-elles un danger quelconque aujourd'hui?

Il faut suivre les développements que peuvent prendre ces réseaux et les formes de communautarisme qu’elles engendrent. Si vous êtes sur une forme de communautarisme qui entend vivre replié sur lui-même, sans contact ni avec les autorités politiques, ni avec le voisinage, tout en restant dans la légalité, cela engendre des problèmes pour la communauté et la vie de quartier. Mais ce n’est pas forcément problématique pour l’État de droit ou pour la sécurité de l’État.

En revanche, si vous avez une enclave communautariste qui se met en opposition avec le reste de la société, qui la critique vertement ou veut la combattre, qui veut instaurer d’autres règles de vie, d’autres normes, comme par exemple interdire la musique dans les magasins ou les parcs, ou taguer une boucherie parce qu’elle ne vend pas de viande halal, cela devient problématique, voire dangereux. C’est bien le rapport à l’ensemble de la société qui détermine une dangerosité sociale.

Emmanuel Macron a exprimé sa détermination à construire un Islam qui puisse être en paix avec la République française, en formant des imams sur place, en limitant l'accès aux écoles islamiques privées et en contrôlant strictement les activités des associations culturelles et sportives. Berne et les cantons suisses pourraient-ils prendre des initiatives similaires?

Le fédéralisme et la démocratie directe ne permettent pas d’instaurer sans autres de telle mesures. Mais un certain nombre de personnalités politiques aimeraient avoir plus de contrôle sur les imams ou les mosquées, une meilleure supervision des prêches, des formations et bien sûr du financement de leurs activités.

Mais cela ne va pas être possible tant que les communautés musulmanes restent organisées juridiquement sous la forme d’associations de droit privé. Un contrôle plus serré des membres et des finances d’une association passe par une reconnaissance de droit public. C’est un paradoxe helvétique: d’un côté, on veut contrôler davantage les mosquées, mais pour ce faire, légalement il faut les reconnaître d’intérêt public, et c’est précisément ce que beaucoup ne veulent pas faire. A titre d’exemple, les récents débats neuchâtelois sur la reconnaissance de communautés religieuses et les référendums d’ores et déjà annoncés par les partis de droite, UDC et PLR.

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