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Le fabuleux destin d’Anita Guidi

Anita Guidi sur les rives du fleuve Amazone. swissinfo.ch

Née en 1890, la peintre suisse Anita Guidi rêvait de connaître l’Amazonie et ses habitants. Au début de la Seconde Guerre mondiale, elle a quitté la sécurité de la neutralité de son pays pour une expédition qui allait changer sa vie pour toujours. Une galerie d’art de Bulle rend actuellement hommage à cette artiste et retrace son histoire.

Ce contenu a été publié le 21 septembre 2020 - 16:42
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Cette journée ensoleillée invite à rester à l'extérieur plutôt qu’à l’intérieur d’un espace clos. Située au centre de Bulle, chef-lieu de la Gruyère, la petite galerie d’art Osmoz embarque ses visiteurs dans une aventure d’un autre temps, à des milliers de kilomètres de là.

«C’est mieux de mettre le masque, car comme il y a eu une recrudescence de coronavirus en ville il y a quelques jours, la police passe pour contrôler», conseille Julien Scheuchzer, propriétaire de la galerie. À l’intérieur de l’espace, les visiteurs masqués ressemblent à des restaurateurs d’art en plein travail. Et ceci est exactement l’objectif du galeriste: restaurer le souvenir de l’aventure que la peintre Anita Guidi a laissée sur ses toiles.

«Elle est née à Fribourg en 1890 et a probablement été la première véritable femme peintre du canton. Après avoir étudié chez les Sœurs Ursulines, elle s’est formée dans les arts avec le grand peintre suisse Joseph Reichlen. Elle a ensuite quitté la Suisse pour perfectionner sa technique; en Italie, mais aussi à Londres, Paris et Berlin», raconte Julien Scheuchzer.

Plusieurs journaux de l'époque, tant en allemand qu'en français, ont relaté les aventures d'Anita Guidi au Brésil. swissinfo.ch

Adieu la vieille Europe

Lorsque la guerre éclate, en 1939, elle se dit qu’il n’y a pas de temps à perdre pour réaliser un vieux rêve: découvrir le Nouveau Monde et ses premiers habitants, là où tout est encore intact, aux confins de l’Amazonie.

Le voyage au Brésil a été préparé déjà avant le début de la guerre, principalement grâce à l’argent provenant de la vente de ses toiles. Mais Anita Guidi vend aussi tous ses biens. Elle s'embarque à Lisbonne pour Rio de Janeiro. À bord, il y a une foule de passagers, plus qu’à l’accoutumée, qui tournent eux aussi le dos à la veille Europe pour chercher asile en Amérique du Sud.

«Mes amis les Indiens», article de presse de l’époque contant les aventures d’Anita Guidi en Amazonie. swissinfo.ch

Dans une des coupures de journaux de l’époque qui relatent l’aventure de l’artiste, Anita Guidi parle de son arrivée à Rio, du passage du froid de l’hiver européen à la chaleur estivale de l’hémisphère sud. Mais un autre changement la laisse perplexe. Durant la traversée, elle raconte avoir parlé avec de nombreux passagers en bon allemand, mais que ceux-ci sont passés au français peu avant l’arrivée.

«Ces personnes venaient du Troisième Reich, mais voyageaient avec un passeport suisse. En Europe, la guerre avait déjà commencé et le Brésil paraissait paradisiaque et calme», témoigne-t-elle alors.

Longue escale

Pour commencer, Anita Guidi achète un appartement et installe son atelier à Rio. Son travail rencontre un grand succès et ses toiles trouvent rapidement acquéreur. C’est avec cet argent que l’aventurière suisse entend financier son expédition en Amazonie.

Ce séjour à Rio de Janeiro, à l’époque capitale du Brésil, lui permet de faire la connaissance de personnes indispensables à la réalisation de son projet. La rencontre la plus importante est sans aucun doute celle du Suisse Armin Edwin Caspar, qui a déjà effectué des expéditions scientifiques en Amazonie pour le compte du gouvernement brésilien et qui a directement travaillé avec le maréchal Cândido Rondon, célèbre explorateur brésilien.

Caspar obtient les autorisations nécessaires pour que l’artiste entre en territoire indigène. Il lui fournit les médicaments nécessaires pour cette région et l’accompagne en tant que guide.

Anita Guidi prépare une énorme caisse métallique avec tout le matériel de peinture, achète plusieurs rouleaux de toiles – plus de cent mètres – pour les tableaux qu’elle a l’intention de réaliser durant son expédition. Ainsi, après quatre ans d’attente et de préparation à Rio, l’aventurière est prête à repartir. Elle vend, une nouvelle fois, son appartement et tout ce qu’elle ne juge pas absolument nécessaire au voyage et s’envole pour Belém do Pará.

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Deux douzaines de toiles

Une fois arrivée, elle doit encore attendre un mois pour obtenir toutes les autorisations que les autorités locales disent être nécessaires pour le succès de l’expédition. Informé par la presse de la venue d’une peintre suisse, le gouverneur de l’État lui propose de passer ce temps d’attente à peindre et lui commande une série de tableaux des quartiers de la ville pour le musée local.

C’est ainsi qu’au total, elle peint deux douzaines de toiles; une commande qui tombe à pile pour le financement de l’expédition. Anita Guidi reçoit encore l’aide d’un jeune homme pour porter tout le matériel et une voiture avec chauffeur est mise à sa disposition.

L’artiste raconte que les habitants de Belém n’ont probablement jamais vu jusqu’alors une peintre en train de travailler. Chaque fois qu’elle monte son chevalet, toute une foule s’agglutine autour d'elle et il faut l’intervention de la police pour qu’elle puisse travailler en paix.

Anita Guidi en train de peindre dans le rues de Belém do Pará. swissinfo.ch

Ce séjour dans la capitale de l’État aide la peintre à s’acclimater à la région. Elle y fait aussi la connaissance de ces terribles moustiques qui seront ses inévitables compagnons de route tout au long de l’expédition.

De plusieurs côtés, on lui conseille d’abandonner son projet; les dangers d’une telle aventure sont dépeints dans les couleurs les plus sombres, afin qu’elle comprenne qu’une femme ne devrait en aucun cas faire un tel voyage. Mais Anita Guidi répond avec un sourire, sûre de pouvoir échapper à toutes ces atrocités.

Finalement, cette attente se termine avec l’arrivée depuis Rio de Janeiro d’Armin Caspar. Il a pris des vacances pour une durée indéterminée et apporte tout ce qui est nécessaire à l’expédition.

Au total, Anita Guidi réalisera deux expéditions en Amazonie avant de retourner en Suisse. La première durera deux ans et la seconde un an.

Des tableaux en guise de salaire

Après son retour en Suisse, elle a continué son art avec des thèmes régionaux, des portraits et des natures mortes, avant de prendre sa retraite et de s’installer dans un chalet de la région de la Gruyère qu’elle avait appelé «la Maloca», du nom des cabanes traditionnelles des Indiens d’Amazonie. La peintre aventurière est morte en 1978 sans laisser d’héritiers.  

Carton d'invitation pour une exposition d'Anita Guidi à Zurich. swissinfo.ch

Son histoire, racontée dans plusieurs articles de journaux de l’époque, aurait été oubliée s’il n’y avait pas eu la passion d’un admirateur. «Mon père avait reçu une peinture de la mère de Mme Guidi lorsqu’elle était à Rio de Janeiro. Plus tard, mon oncle est décédé et a laissé un autre tableau encore plus grand. C’est alors que j’ai commencé à vouloir en savoir un peu plus sur elle», explique Bernard Préel, aujourd’hui retraité.

«J’ai d’abord fait des recherches sur Internet, mais je n’ai rien trouvé. Je suis donc allé au Musée d’art et d’histoire de Fribourg, qui avait organisé, en 1949, une grande exposition sur son travail en Amazonie. Là-bas, ils ne savaient pas grand-chose non plus, mais étaient intéressés par l’achat d’un des tableaux», poursuit-il.

Un an plus tard, Bernard Préel rencontre une grande collectionneuse de peintures d’Anita Guidi. «Ma mère était dans la même maison de retraite que M. Jean Thurler, et une fois, en parlant à Mme Thurler, celle-ci m’a indiqué qu’elle avait beaucoup de peintures d’Anita Guidi et qu’elle ne savait pas quoi en faire», explique-t-il.

En plus des tableaux, Jean Thurler avait conservé plusieurs boîtes contenant des journaux et les restes des expositions les plus importantes qu’Anita Guidi avait organisées à l’époque. «J’ai été enthousiasmé par tout ce matériel et j’ai pensé qu’il fallait faire quelque chose pour se souvenir de cette histoire extraordinaire», déclare Bernard Préel.

Anita Guidi dans son chalet de la Gruyère. swissinfo.ch

Jean Thurler travaillait alors à la Banque cantonale de Fribourg et gérait les finances de l’artiste. «Avec l’âge, elle ne pouvait plus quitter sa maison et mon mari allait à son chalet pour l’aider. Elle le payait avec ses peintures qui remplissaient notre maison», raconte Mme Thurler, aujourd’hui âgée de 83 ans.

Ayant vendu leur maison, les Thurler recherchent maintenant un endroit pour conserver la collection. Anita Guidi avait conservé 300 tableaux.

La galerie de Bulle présente une petite exposition en l’honneur de l’artiste et aventurière jusqu’au 4 octobre.

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