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Pourquoi un mémorial de la Shoah s’impose à Genève

En janvier 2020, l’exposition Lest We Forget du photographe Luigi Toscano s’est déployée sur la Place des Nations. Visible actuellement au siège de l’UNESCO à Paris, elle présente 200 portraits de rescapés du génocide nazi et leurs histoires. SWI-Frédéric Burnand

Un mémorial de la Shoah pourrait voir le jour dès l’année prochaine à Genève. Promoteur du projet, Johanne Gurfinkiel en souligne l’importance pour la Suisse, où nul monument public ne vient rappeler la mémoire des victimes du génocide perpétré par les nazis. Interview du responsable de la CICAD.

Ce contenu a été publié le 31 janvier 2021 - 13:45

L’ONU a choisi le 27 janvier pour marquer la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah. C’est à cette date que l’armée rouge a libéré en 1945 les rescapés des camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz. Un dispositif au cœur de la destruction des Juifs d’Europe menée au pas de charge par le régime hitlérien durant la Deuxième Guerre mondiale.

Johanne Gurfinkiel © Keystone / Martial Trezzini

Bien qu’épargnée par la guerre, la Suisse a vu une partie de ses autorités et de ses milieux économiques et financiers se compromettre dans cette entreprise de meurtre développée à l’échelle industrielle. Un passé que la Suisse peine toujours à pleinement reconnaître.

C’est l’une des raisons du projet lancé à cette occasion par Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICADLien externe). Un mémorial que le Congrès juif mondial appelleLien externe aussi de ses vœux.

swissinfo.ch: Quelle forme pourrait prendre ce mémorial?

Johanne Gurfinkiel: La ville de Genève a accueilli l’idée avec enthousiasme, tout en exprimant sa volonté de le voir aboutir. Les discussions peuvent donc démarrer sur un projet où tout reste à faire. Il s’agit de s’entendre sur la forme et l’objectif de mémorial qui devrait être un lieu de transmission, sur la mise au concours d’un support artistique. L’idée de départ est qu’il prenne place dans le quartier des organisations internationales aux abords de la place des Nations.

Pourquoi ce projet vous apparaît comme une nécessité?

La haine des juifs ne cesse de resurgir. Éternels boucs émissaires, ils sont ouvertement désignés comme responsables de la pandémie actuelle, en Suisse comme ailleurs. Dans le même temps, des groupuscules néonazis se développent en cherchant à minimiser l’ampleur du génocide perpétré par le régime hitlérien, dont l’intention était l’extermination de la population juive où qu’elle se trouve sur terre.

La Suisse est l’un des rares pays qui n’a pas de mémorial dédié à la Shoah. Les seuls qui existent sont le fait des communautés juives, à proximité de synagogues. Il manque donc un monument ouvert sur l’ensemble de la cité. Une volonté qui est au cœur de l’action laïque de la CICAD.

Lors d’une discussion il y a quelques mois, le Congrès juif mondial a manifesté sa surprise face à l’absence d’un tel mémorial dans une ville internationale comme Genève, alors que l’ONU honore chaque 27 janvier la mémoireLien externe des victimes de la Shoah.

Depuis de nombreuses années, la création d’un tel lieu à Genève apparaît comme une évidence pour beaucoup. Mais aucun projet n’a jamais été lancé. Raison pour laquelle nous avons décidé d’aller de l’avant.

Comment expliquez-vous cette absence de mémorial en Suisse?

Il y a une reconnaissance qui s’est imposée dans beaucoup de pays européens impliqués dans la déportation des juifs d’Europe ou dans le génocide lui-même. La Suisse ayant été épargnée par la Deuxième Guerre mondiale, cette problématique mémorielle ne s’est pas développée avec la même intensité qu’en Allemagne, en France ou ailleurs.

Cela dit, l’ampleur de cette entreprise génocidaire s’est étendue à la Suisse, comme l’ont documenté une série d’historiens et de journalistes.

Mais la pleine reconnaissance de cette implication n’est toujours pas acquise en Suisse. Cela peut-il constituer un frein à votre projet?

J’ai reçu de nombreux messages de soutien provenant de tous les milieux, de droite, comme de gauche. Mais il est probable que certains se sentent meurtris par ce projet. Cette période de l’histoire reste une plaie ouverte parce que la Suisse refuse d’en faire son deuil.

Dans tous débats que nous menons en Suisse romande, apparaît l’avis que l’évocation de ces réalités porte atteinte à l’image de la Suisse et à l’honneur de la patrie au prétexte que la Confédération n’a pas déporté ses citoyens juifs. Que ce soit l’imposition du tampon J sur les passeports, les refoulements aux frontières, les camps d’internements, tous ces faits restent largement méconnus de la population.

Il y a bien eu, au tournant du siècle, les travaux de la commission Bergier portant essentiellement sur les relations économiques entre la Suisse et le IIIe Reich et d’autres études d’historiens indépendantsLien externe. Mais si vous regardez la masse des recherches historiques menées en Suisse depuis lors, c’est presque devenu un non-sujet, comme si la page était définitivement tournée.

À l’international, les autorités suisses mentionnent à chaque fois la décision officielle de mettre en place la commission Bergier, tout en soulignant en Suisse même que ses travaux sont l’œuvre d’historiens indépendants et ne constituent pas un rapport officiel de la Confédération. 

Pourtant, je constate un intérêt constant pour cette période de l’histoire dans les écoles où la CICAD intervient. Et cela de la part d’élèves qui ne sont pas juifs.

Selon certains, le souvenir de la Shoah ne concerne que les juifs, comme si la notion de crime contre l’humanité avait perdu son sens. Rien n’y fait?

Rescapé des camps, Élie Wiesel en a témoigné à de nombreuses reprises, lui qui pensait au sortir de la guerre que le monde avait compris ce qu’était un génocide pour ensuite constater qu’il n’en était rien.

On le voit bien aujourd’hui, le sens même des mots décrivant ce génocide semble oublié. Ils sont employés à propos de tout et n’importe quoi. Ce qui facilite l’oubli et la répétition des crimes contre l’humanité.

L’établissement d’un mémorial suffit-il, alors qu’on oublie facilement la raison d’être des monuments érigés dans l’espace public?

C’est en effet une question importante. Sans accompagnement pédagogique, sans engagement des élus et de la société civile, un mémorial ne permet pas forcément de comprendre et de se souvenir. Ce projet devrait prendre en compte cette dimension dans sa conception même, en intégrant par exemple les possibilités offertes par les nouvelles technologies.

>> La Suisse, les réfugiés et la Shoah, un dossierLien externe publié ce mois par les Documents diplomatiques Suisses (DODIS).

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