Montreux: le point G
G comme guitare. A l'heure du tout électronique, c'est par une soirée dédiée à la six cordes que le Jazz Festival de Montreux a ouvert vendredi sa 35e édition. A l'affiche, Burr Johnson, Gary Moore, Steve Lukather et Larry Carlton.
Alors que le Miles Davis Hall s’apprête à se la jouer reggae avec notamment Burning Spear au programme, c’est un inconnu, Burr Johnson, qui ouvre la soirée de l’Auditorium Stravinsky, sur fond de scène étoilé. Pas encore sous contrat discographique, c’est dans un club new-yorkais que Claude Nobs l’a découvert. Coup de chance pour le guitariste, mais pas nécessairement pour nous: Johnson dévide un jazz-rock comme j’ignorais qu’on en fît encore. Technicité, prouesses rythmiques et avalanche de notes. Mises au service de quoi? Mystère. G comme gaspillage.
Le G suivant, ce serait plutôt G comme geyser. Avec son physique, l’Irlandais Gary Moore aurait pu être rugbyman ou bûcheron. Il est devenu hard rocker (Skid Row, Thin Lizzy, Colosseum II), puis, plus étonnant, bluesman. Et c’est d’ailleurs avec le blues que sa carrière a véritablement décollé, grâce à l’album «Still Got The blues», en 90. Après quelques détours du côté des rythmiques techno ces dernières années, Gary Moore vient d’être à nouveau touché par la grâce de la note bleue, comme en témoigne son nouvel album, logiquement intitulé «Back To The Blues».
A Montreux, c’est cette carte-là que Gary Moore a jouée à fond. Façon basique: basse, batterie, orgue Hammond. Fender Stratocaster ou Gibson Les Paul dopées par deux gros Marshall. Avec alternance de blues-rock bodybuildés et de tempos lents plombés, de «Still Got The Blues» à sa reprise de «Stormy Monday». Chez lui, un solo est nécessairement paroxystique, un son nécessairement énorme. Sa guitare hurle, siffle, aboie.
Les puristes du blues n’aiment pas Gary Moore: il est vrai qu’il en fait beaucoup. Pourtant, sa personnalité guitaristique est indéniable, en particulier dans sa façon de conjuguer brutalité et rigueur technique.
Sur scène, visage fermé et bouche ouverte, l’Irlandais a une approche solitaire, voire douloureuse de la musique. Tout le contraire avec les deux géants américains qui prennent le relais. A droite, Steve Lukather, l’un des piliers du groupe Toto. A gauche, Larry Carlton, star des studios californiens… Il y a 25 ans que les deux hommes se connaissent, et c’est l’année dernière qu’ils se sont décidés à enregistrer un album ensemble: «No Substitutions – Live in Osaka».
Chose étrange que cette rencontre. Lukather est rock même lorsqu’il fait du jazz. Carlton est jazz même quand il fait du rock. Sur des morceaux étirés au maximum (une vingtaine de minutes facilement), les 12 cordes et les 2 approches musicales se combinent, se rapprochent, s’éloignent. S’opposent et se complètent. Entourés du remarquable Rick Jackson aux claviers, du massif bassiste Chris Kent et du batteur Gary Ferguson, les deux hommes alignent d’invraisemblables soli, tortueux et complexes.
Eux, ce serait plutôt G comme gamins. L’envie de s’amuser et de se surprendre mutuellement semble permanente. Mais quand les deux larrons se retrouvent seuls en scène pour interpréter «It was Only Yesterday», la richesse harmonique et la délicatesse de leur jeu est infinie. G comme gamins… mais surdoués.
Un peu plus tôt, près du bar de la galerie, silhouette longiligne et toison légendaire, Bryan May attend son tour… Brian May, guitariste de Queen, qui ce samedi croise le fer avec un certain Jimmy Page. D’autres «G» en perspective…
Et dire que récemment, un célèbre DJ romand me disait qu’il avait abandonné la guitare pour la programmation, parce que «la guitare, c’est limité, 6 cordes et c’est tout….».
Bernard Léchot
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